Ce n’est pas à la BCE de faire moins, mais aux décideurs politiques européens de faire plus

La zone euro reste empêtrée dans une crise profonde, surtout macroéconomique, à laquelle elle ne pourra se soustraire qu’au moyen d’actions plus décisives. Une réponse a été le récent assouplissement de la politique monétaire par la Banque centrale européenne (BCE). Mais elle a été fortement critiquée en Allemagne, où l’inaction au niveau de la politique monétaire semble être l’option préférée.

Pourtant, nombre des détracteurs de la BCE ont laissé des questions importantes sans réponse. Que se passerait-il si la BCE n’était pas en mesure de réagir face à une inflation excessivement basse et à une économie en difficulté ? Et quelle politique économique serait adaptée aux circonstances actuelles, sinon la politique monétaire ? On ne peut se contenter de critiquer et de dire non. L’Allemagne a un rôle important à jouer dans la formulation de réponses constructives à la crise européenne, telles qu’un débat macroéconomique ouvert et constructif, abordant l’union monétaire dans son ensemble.

La crise de la zone euro compte quatre facettes différentes : une crise de la croissance combinée à un taux de chômage élevé et à une inflation basse, ce qui indique un problème en matière d’offre et de demande ; une crise de la dette qui concerne non seulement les gouvernements, mais aussi les entreprises et les ménages dans certaines parties de l’Europe ; une crise bancaire avec des prêts non rémunérateurs de plusieurs centaines de milliards, une surcapacité et une capitalisation en partie insuffisante ; enfin, une crise de la confiance des individus et des entreprises dans la politique et l’avenir.

Ces quatre crises, étroitement liées et dont chacune amplifie les effets des autres, ne se résoudront pas toutes seules. La BCE est une des rares institutions qui peuvent contribuer à la solution. Elle agit conformément au mandat qu’elle a reçu pour maintenir la stabilité des prix, définie par une inflation à moyen terme au-dessous mais proche de 2 %, sans y parvenir ni aujourd’hui ni dans l’avenir proche. Les prévisions d’inflation restent, en effet, largement en deçà de la cible. Or, la stabilité des prix est importante pour que l’économie fonctionne à plein régime et pour que les entreprises et les partenaires sociaux puissent effectuer une planification avec certitude. Si la BCE ne faisait pas usage de tous les instruments à sa disposition, elle abandonnerait purement et simplement son mandat et risquerait sa propre crédibilité.

Toutefois, la politique monétaire n’est pas sans effets secondaires. Elle a toujours des conséquences en matière de distribution. En outre, certains risques menacent la stabilité financière : la faiblesse des taux d’intérêt met la pression sur les résultats nets des banques, les incitant à prendre des risques plus élevés. Elle peut aussi mener à des bulles dans les prix des actifs.

Tous ces points sont vrais, mais ils soulèvent la question de ce qui se passerait si la BCE ne faisait rien, ce que certains détracteurs allemands préféreraient. La Sveriges Riksbank (Banque de Suède), par exemple, a longtemps argumenté contre la baisse des taux au cours des dernières années, par souci d’assurer une stabilité financière. Résultat, l’inflation a continué de baisser, et la Riksbank a ensuite été obligée de baisser ses taux d’autant plus drastiquement. Ils sont maintenant au-dessous de ceux de la BCE.

Un effet sur les exportations

Certains indicateurs tendent à montrer que les taux d’intérêt bas et les programmes d’acquisition de la BCE ont eu un effet sur les derniers dix-huit mois, notamment en renforçant légèrement l’octroi de crédits dans le sud de l’Europe et en permettant la dévaluation de l’euro, ce qui encourage les exportations (particulièrement de l’Allemagne). Par ailleurs, une inaction de la BCE aurait probablement entraîné des taux d’inflation et de croissance encore plus bas, ainsi qu’un taux de chômage encore plus élevé. Une action rapide et décisive est cruciale pour le succès de la politique monétaire.

Nous croyons que les mesures de la BCE sont adaptées et nécessaires, mais non suffisantes pour tirer l’économie européenne hors de la crise ; tous les acteurs, dont la BCE, ont répondu de façon trop hésitante pour que cela soit possible. En plus d’une politique monétaire pro­active, une action politique décisive est nécessaire pour s’attaquer aux trois autres facettes de la quadruple crise évoquée plus haut.

Le premier domaine est la politique budgétaire. Elle est désormais cycliquement neutre en Europe, après des années de réductions anticycliques, souvent menées au mauvais endroit (aux dépens des investissements par exemple). L’Europe a besoin en urgence d’une refonte en trois étapes de la politique budgétaire. D’abord, l’investissement doit être renforcé, et la consommation des gouvernements doit reposer sur un socle durable. Des pays comme l’Allemagne investissent bien trop peu dans les infrastructures et l’éducation. Ils épargnent aujourd’hui aux dépens de l’avenir, en négligeant, par exemple, les dépenses de maintenance. En parallèle, ils sont également nombreux, dont l’Allemagne, à devoir réformer leur système de sécurité sociale. Cela devrait inclure des mesures à long terme, afin de ne pas exacerber la faiblesse actuelle de la demande.

De surcroît, la marge de manœuvre du Pacte budgétaire devrait être utilisée à son plein potentiel. La situation économique en Europe est trop critique pour que la consolidation budgétaire et la réduction de la dette soient la priorité. Cela vaut d’autant plus pour les pays puissants, telle l’Allemagne, qui ne devraient pas donner la priorité à un déficit zéro, compte tenu de la crise des réfugiés et des nombreuses années d’investissement public net négatif. Ni le plafond de la dette allemande ni l’analyse économique n’exigent du pays qu’il ait un déficit zéro.

La zone euro a aussi besoin d’une politique budgétaire crédible et durable dans tous les pays, afin de rendre la dette publique soutenable à long terme. La consolidation et le respect des règles sur la dette sont toutefois difficiles à imposer de l’extérieur. Les règles budgétaires doivent être élaborées et acceptées au moyen d’un large dialogue européen. Celui-ci doit inclure l’impact général de la politique budgétaire de tous les pays sur la zone euro lorsque la politique monétaire atteint ses limites, les conditions d’une consolidation budgétaire socialement acceptable, le maintien de l’investissement public pendant les phases de consolidation.

Le deuxième domaine concerne les réformes structurelles. Il est vital pour l’Europe d’identifier et de rapidement mettre en œuvre de telles réformes, qui aideront à stimuler la demande et la productivité. En plus des problèmes spécifiques aux différents pays, actuellement urgents pour l’Italie et la France, l’Europe devrait se focaliser sur l’ouverture des marchés et le développement du marché interne des services. En particulier pour les services privés, la croissance de la productivité européenne est largement au-dessous du niveau mondial, en raison de la taille insuffisante des marchés et de la protection des barrières non tarifaires. En revanche, un grand marché européen encouragerait plus d’investissements, notamment dans les technologies innovantes. Cependant, un agenda focalisé sur la productivité du marché des services européens nécessite que l’Allemagne, qui agit comme l’un de ses principaux freins, mène le mouvement.

Aux décideurs politiques de faire plus

Le troisième domaine est le secteur bancaire. La zone euro connaîtra une restructuration considérable de ce secteur dans les années à venir. L’établissement d’une union bancaire a constitué un pas vers l’assainissement de ce secteur en Europe, mais l’objectif est encore loin d’être atteint. Une solution plus rapide à l’accumulation des prêts non rémunérateurs éliminerait l’insécurité, offrirait de nouvelles perspectives aux foyers et sociétés endettés, et mettrait à disposition un capital bancaire pour de nouveaux prêts à des entreprises productives.

Les détracteurs allemands de la BCE commettent deux grandes erreurs. D’abord, ils négligent le fait que, malgré tous les effets secondaires de la politique monétaire de la BCE, les conséquences de l’inaction seraient encore pires. Deuxièmement, ils n’offrent aucune alternative constructive à la politique monétaire et leurs critiques risquent de nuire à la crédibilité de la BCE. Il est peu probable que la BCE arrive à remplir son mandat de stabilité des prix uniquement grâce à des mesures de politique monétaire, mais des réformes structurelles ne résoudront pas non plus la crise européenne à elles seules.

Le secteur bancaire, encore dysfonctionnel dans la zone euro, empêche le financement d’investissements significatifs et productifs. La politique budgétaire est encore trop peu focalisée sur l’investissement et la croissance, et elle est trop restrictive en ce qui concerne la marge de manœuvre budgétaire des Etats.

Les critiques de la BCE en Allemagne sont contre-productives. La politique monétaire doit rester expansive pour pouvoir au moins commencer à remplir le mandat de la BCE. La préservation de sa crédibilité le demande aussi. Ce n’est pas à la BCE de faire moins, mais aux décideurs politiques européens de faire plus. Les décideurs politiques, y compris en Allemagne, ne peuvent plus nier leur responsabilité concernant la situation économique actuelle dans de grandes parties de l’Europe. Cela requiert une politique budgétaire encourageante pour la croissance, des réformes structurelles pour ouvrir de nouveaux marchés, ainsi que la restructuration du secteur financier. En Allemagne, nous devons surtout nous regarder dans le miroir, car nous avons besoin de la majorité de ces réformes aussi urgemment que nos voisins européens.

Marcel Fratzscher est président du Deutsches Instituts für Wirtschaftsforschnug à Berlin et professeur à l’université Humboldt de Berlin ; Reint E. Gropp est président du Halle Institute for Economic Research et professeur à l’université Otton-von-Guericke à Magdebourg ; Hans-Helmut Kotz est professeur invité à l’université Harvard et directeur du centre de recherche Sustainable Architecture for Finance in Europe (SAFE) ; Jan Krahmen est professeur à l’université Goethe à Francfort et directeur du SAFE ; Christian Odendhal est chef économiste du Center for European Reform ; Beatrice Weder di Mauro est professeure à l’université Johannes-Gutenberg à Mayence ; Guntram Wolff est directeur du think-tank Bruegel.

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