Ce que les ONG doivent faire pour éviter la paralysie dans les zones de conflit

Les ONG internationales, largement dominées par des organisations dont les sièges, comme les financements, sont principalement issus des pays occidentaux, sont-elles condamnées – pour cause d’une insécurité motivée par leur ancrage à des pays majoritairement chrétiens – à ne plus pouvoir se déployer? En Irak, en Afghanistan, en Syrie, au Mali, au Niger, en Centrafrique, les ONG occidentales sont-elles ainsi bloquées dans leurs capacités à se déplacer et à intervenir parce que ces terrains seraient l’expression de tensions religieuses?

La question est brusquement et tragiquement réactivée par l’assassinat de Peter Kassig en Syrie.

Face à ce questionnement, chaque pays est un cas particulier.

La réactivation du fait religieux, qui irrigue nombre des terrains de crise, fait aussi l’objet de manipulations et de dévoiements préoccupants de la part des acteurs politiques. Dans bon nombre de conflits non internationaux, les politiciens font un usage immodéré des différences confessionnelles, qui parfois viennent se surajouter à des différends entre tribus, ou des désaccords politiques, économiques, fonciers. Ils soufflent sur les braises et organisent les termes d’un conflit politique auquel s’ajoute l’usage fallacieux et hypertrophié de la question religieuse.

Il convient également, au plan des relations internationales, de ne pas faire preuve d’amnésie. Nous ne devons en effet pas perdre de vue le formidable accélérateur du clivage religieux qu’a constitué la Guerre froide.

Ainsi, après avoir alimenté la mobilisation anticommuniste, la question religieuse, qui a échappé à la maîtrise de ces mentors occidentaux pour aborder les terres plus radicales du wahhabisme –, se retourne contre son maître d’hier, non parce qu’il serait athée, mais parce qu’il incarnerait une nouvelle forme de croisade contemporaine, sur des terrains qui sont traditionnellement des terres d’islam… Ainsi pris dans la rhétorique du choc des civilisations, le mouvement des ONG internationales, parce que toujours largement dominé par des organisations issues des pays occidentaux, est piégé car placé dans une posture qui peut le conduire à la paralysie.

A l’initiative du Comité international de la Croix-Rouge, le droit international humanitaire (DIH) a fait sien, en particulier dans les conflits – qu’ils soient internationaux ou internes à un pays –, un certain nombre de principes qui, s’ils sont respectés, sont de nature à faciliter le libre accès des secouristes aux populations civiles.

Il s’agit en particulier des principes d’humanité: c’est au nom d’une commune humanité qu’est revendiqué le droit à se sentir concerné et à porter secours; du principe d’impartialité, qui donne la priorité à une aide fondée sur les besoins et non sur une forme quelconque de discrimination raciale, religieuse ou politique; du principe de neutralité: les aidants ne sont pas partie au conflit; et du principe d’indépendance: l’aide n’est pas dictée par des influences visant à peser sur les enjeux politiques, militaires ou économiques locaux.

Trois grandes familles d’acteurs prodiguent une aide internationale, toujours complémentaire à la première des solidarités, celle qui émane des populations et des acteurs locaux: les ONG internationales, les organisations intergouvernementales – en particulier celles émanant des agences onusiennes –, et la solidarité des Etats. Tous confondus, ces différents acteurs de l’aide revendiquent de prodiguer une assistance centrée sur des préoccupations humanitaires.

C’est là que l’affaire se complique pour les ONG internationales issues de pays occidentaux.

Car à quoi assiste-t-on actuellement? A des postures gouvernementales qui battent en brèche les principes énoncés ci-dessus, et montrent que la solidarité des Etats, aussi respectable soit-elle, est toujours subordonnée à des considérations de réalisme politique liées à l’histoire et aux alliances en vigueur dans chaque pays. Dans cette approche forcément multicentrique, chaque Etat fait ses analyses propres, qui orientent son aide, tout en niant à d’autres Etats le droit d’exercer les mêmes logiques. Ainsi, la France déploie, de façon fort médiatisée, une aide humanitaire aux réfugiés irakiens de la région d’Erbil, la Russie met en scène le convoi humanitaire en route pour l’Ukraine, et Bachar el-Assad clame sa volonté de porter secours aux victimes du groupe Etat islamique et enjoint aux organisations onusiennes de se mobiliser à ses côtés.

Sœur jumelle de l’actualité journalistique, la compassion est volage et éphémère. Le pouvoir d’Etat a un besoin impératif de ce tandem pour justifier son action humanitaire, comme ses options politiques et militaires… Les protagonistes du conflit, eux, resteront sur place. Ils sont sur le temps long, c’est leur force. Ils se souviendront alors que, sous couvert d’action humanitaire, les intervenants étrangers ont voulu peser – dans un sens ou dans un autre – sur les rapports de force et sur l’issue de leur combat. Ils se souviendront qu’ils ont discriminé les victimes du conflit, et voulu armer certains groupes. On a beau ne pas se satisfaire des approximations de Samuel Huntington sur le «choc des civilisations», on se dit qu’ils peuvent avoir leurs raisons de penser ainsi.

Aussi, au-delà des postures politiques des pays occidentaux, l’ouverture et le métissage du mouvement humanitaire à des organisations issues de pays émergents deviennent une nécessité impérieuse. Cette évolution adaptative sera d’abord au service d’une meilleure sécurité, ce qui est déjà une raison valable, mais la sortie du monopole occidental des ONG internationale est aussi nécessaire parce que le monde a changé: c’en est fini de la prépondérance inconditionnelle de l’Occident. Partout s’exprime l’émergence de nouvelles puissances, économiques, politiques, scientifiques… Pourquoi les actions qui relèvent de la solidarité internationale seraient-elles privées de ces nouvelles compétences, en même temps que de leurs moyens et savoirs?

Pierre Micheletti, ancien président de Médecins du monde.


Cet article est en partie inspiré de la chronique éditoriale de février 2014, publiée par l’auteur dans le journal de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire

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