Ce que l’histoire d’Haïti nous enseigne

L’Histoire peut nous apporter quelques éléments de réflexion pour la reconstruction d’Haïti. Ce pays est issu d’une révolte d’esclaves qui a atteint son paroxysme et a triomphé du colonisateur français en 1803, lorsque Bonaparte voulut rétablir l’esclavage que la Convention avait aboli en 1794. La nouvelle République d’Haïti, proclamée le 1er janvier 1804, fut mise au ban de toutes les nations, toutes esclavagistes à cette époque. La France fut la première à reconnaître cette indépendance en 1825, sous forme d’une ordonnance de Charles X qui imposait une indemnité de 150 millions de francs destinée à indemniser les colons. L’indemnité fut ramenée, après négociation, à 90 millions en 1838. Les Etats-Unis ne reconnurent l’indépendance d’Haïti qu’en 1865, à l’époque de la guerre de Sécession. Car, auparavant, les Etats du Sud n’auraient pu tolérer la présence d’un ambassadeur noir venant présenter ses lettres de créances à la Maison Blanche. Pendant tout le XIXe siècle, Haïti vécut en paix avec la France et les Etats-Unis. La France exerçait le contrôle financier du pays par le moyen de la Banque d’Haïti qui était la seule banque du pays, filiale à 100 % d’une banque française et titulaire des privilèges d’émission de la monnaie locale ainsi que trésorier du gouvernement. Il arriva, principalement tout à la fin du siècle, que ces privilèges furent cause de scandales financiers dans lesquels les principaux membres du gouvernement ainsi que les directeurs de la banque furent impliqués. Cependant, le pays vivait honorablement de l’exportation du café et de ses cultures vivrières qui faisaient vivre ses quelque 2 millions d’habitants.

En 1915, les Etats-Unis occupèrent militairement le pays et lui imposèrent un régime de protectorat. Trois raisons à cela :

– Faire cesser des troubles politiques et sociaux qui dépassaient largement les normes habituelles dans le pays. En effet, entre 1911 et 1915, six présidents se succédèrent, le dernier assassiné par la foule dans la résidence-même de l’ambassadeur de France qui lui avait donné asile.

– En conséquence de ce qui précède, éviter de créer une zone de troubles alors que l’Europe est en guerre et que l’on vient d’inaugurer le canal de Panama.

– Profiter de l’absence de la France pour se substituer à elle dans le contrôle financier d’Haïti.

Le protectorat dura dix-neuf ans de 1915 à 1934. Au cours des premières années, il fut très mal supporté par les paysans haïtiens qui se révoltèrent parce que les Américains avaient accaparé des terres agricoles et rétabli la corvée pour l’entretien des routes, et par l’oligarchie qui se trouvait privée des prébendes politiques et s’offusquait du comportement raciste et autoritaire de certains fonctionnaires américains, généralement de qualité médiocre.

A partir de 1922, les choses s’améliorèrent. Le personnel américain fut renouvelé dans le sens d’une meilleure qualité. La révolte des paysans avait été matée. Une bonne partie de la bourgeoisie accepta de coopérer pour la modernisation du pays. Il y eut, certes, des progrès notables : équilibre des comptes publics ; développement des infrastructures publiques (routes, hôpitaux, écoles, etc.) ; création d’une gendarmerie moderne et efficace qui remplaçait une armée d’opérette, etc.

Mais peu à peu, la situation se dégrada. D’une part, les tentatives de modernisation du monde paysan, très majoritaire, se firent de façon impérative, pour ne pas dire autoritaire, c’est-à-dire sans concertation et sans adhésion sincère des paysans, de sorte que tout redevint comme avant sitôt les Américains rembarqués. D’autre part, la gendarmerie s’érigea en arbitre des conflits entre candidats à la présidence. Et on eut à plusieurs reprises des juntes de généraux entre deux mandats de président. Il va sans dire que ces juntes n’étaient pas indifférentes quant au choix du nouveau président.

Mais le plus grave était à venir au cours de la deuxième moitié du XXe siècle. A partir de 1957, élection de Duvalier. On entre dans un cycle de dictatures sanguinaires et prévaricatrices. L’accroissement de la population s’accélère : on atteint aujourd’hui huit millions d’habitants (non compris la diaspora), ce qui est insupportable dans un pays dépourvu d’infrastructures publiques suffisantes, sous-administré, peuplé en grande partie d’illettrés, sans industries et ravagé par la déforestation.

J’en déduis que la reconstruction du pays ne doit pas être confiée à la classe politique qui n’en a pas la compétence technique ; qu’il ne faut pas rééditer l’erreur de l’occupant de 1915 à 1934, c’est-à-dire tout diriger de façon autoritaire, comme le faisaient les colonisateurs européens en Afrique au cours du XIXe siècle.

Ne pas confier à la classe politique les dons de la communauté internationale. Un demi-siècle de dictatures l’a trop fortement déconsidérée, mais, cependant, on ne peut pas la priver de gérer les fonds des deniers publics provenant des impôts, sous peine d’instaurer un régime colonialiste qui serait inacceptable pour les Haïtiens et pour la plupart des pays étrangers.

Ne pas confier aux Etats-Unis seuls la direction des opérations car le souvenir de l’occupation de 1915 à 1934 est encore présent dans les esprits, comme un régime qui, bien qu’ayant apporté un progrès sur bien des points, constitue néanmoins une grave blessure à l’amour-propre national.

Il faut trouver une formule qui associe les principaux bailleurs de fonds, le gouvernement haïtien, les représentants des principales associations économiques industrielles, commerciales et agricoles. Ensemble, ils établiraient la nature et l’urgence des travaux à entreprendre, la répartition des frais entre ce qui est apporté par des dons extérieurs et ce qui est financé par le gouvernement (pour autant qu’il puisse financer autre chose que les charges courantes de fonctionnement, ce qui est peu probable). Le président de la République d’Haïti présiderait cet organisme.

Le maniement des fonds (appels d’offres, contrats, contrôle des travaux, comptabilité, paiement des factures) serait fait par l’ambassade de chacun des bailleurs de fonds, soit par un organisme ad hoc nommé par le secrétaire général de l’ONU.

Toute référence de la part des Haïtiens, soit à l’indemnité de 1838, soit à la blessure d’amour-propre due à l’occupation américaine, serait totalement et fortement improductive quant aux tâches de la reconstruction.

Une de ces tâches devrait être, d’une part la restauration des forêts et, d’autre part, l’organisation d’un système de contrôle des naissances, comme le fait la Chine, car le pays n’a pas les moyens économiques de faire vivre décemment huit millions d’habitants.

François Blancpain, diplômé de l’Ecole nationale de la France d’outre-mer. Auteur de Haïti et les Etats-Unis 1915-1934 – histoire d’une occupation, L’Harmattan, 1999, Un siècle de relations financières entre Haïti et la France (1825-1922), L’Harmattan, 2001, et Etienne de Polverel, libérateur des esclaves de Saint-Domingue, éditions les Perseides, à paraître en février 2010.