Cessons de nous faire peur : la bombe iranienne n’est pas pour demain !

Le Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui doit se réunir à Vienne les 17 et 18 novembre, peut féliciter son directeur général pour son dernier rapport sur l’Iran. Cette minutieuse analyse de la masse d’informations recueillies par les inspecteurs de l’Agence et par les services d’une dizaine d’Etats, sans oublier celles fournies par l’Iran lui-même, permet de passer de la basse à la haute définition dans la compréhension des efforts iraniens pour se doter de l’arme nucléaire.

Ce rapport met en lumière un point crucial : le programme clandestin d’acquisition de la bombe a bien été interrompu fin 2003 sur ordre venu du sommet de l’Etat. C’est ce que répètent depuis plusieurs années, contre vents et marées, les directeurs successifs de la communauté américaine du renseignement. Mais il est possible, dit aussi l’Agence, que certaines activités se soient prolongées jusqu’à ce jour. Et, de fait, le principal responsable de ce programme clandestin réapparaît en 2006 à la tête d’un nouvel organisme de recherche dépendant du ministère de la défense, puis à celle d’une université de technologie. Et selon des indices apportés par l’Agence, certaines recherches auraient en effet repris sur la mise au point d’un engin atomique.

L’histoire des efforts de la République islamique pour acquérir l’arme nucléaire émerge ainsi de façon de plus en plus claire. Le fait générateur, après l’interruption des programmes du chah, a évidemment été la crainte de voir Saddam Hussein, alors en guerre contre l’Iran et soutenu par le monde entier, se doter de la bombe.

Puis, vers la fin de la guerre, un arbitrage s’est sans doute opéré entre les activités d’acquisition de combustible, de production d’électricité et de recherche scientifique, confiées aux civils, et celles confiées aux militaires, en l’espèce les pasdarans ou “gardiens de la révolution” : ingénierie d’une tête nucléaire, développement d’un programme de missiles capables de l’emporter. Ce sont ces travaux d’ingénierie qui ont subi un coup d’arrêt, ou du moins un sérieux ralentissement, fin 2003.

Un premier constat à tirer de ce tableau, mais on le savait déjà, est que la bombe iranienne n’est pas pour demain. Et, une fois testé un premier engin, il faudrait encore plusieurs années pour l’adapter aux contraintes d’un transport balistique. Il faut ensuite relever le rôle moteur des pasdarans dans la dimension militaire du programme. Mais leur puissance au coeur de l’Etat et l’hermétisme de leur fonctionnement rendent très difficile de faire avouer aux responsables civils, comme le demande la communauté internationale, tout ce qui s’est fait de répréhensible dans les trente dernières années. Cet aspect des choses est regrettable, mais il ne peut être ignoré si l’on veut progresser.

Pressions et sanctions

Autre leçon : le coup d’arrêt de 2003, je peux en témoigner, est le fruit de la négociation menée à cette époque par la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, à l’initiative de Dominique de Villepin, pour recadrer le programme nucléaire iranien. La relance en 2006 d’activités de recherche liées à la production d’un engin nucléaire coïncide, en revanche, avec la décision des Occidentaux de traîner l’Iran devant le Conseil de sécurité. C’est alors que les Iraniens, après en avoir averti la communauté internationale, reprennent leurs activités d’enrichissement de l’uranium, suspendues depuis plus de deux ans. Pendant ces deux mêmes années, l’Iran avait aussi ouvert son territoire aux contrôles de l’AIEA et accepté des inspections inopinées. Le dialogue n’a donc pas été sans résultat. Il a en tout cas beaucoup plus obtenu que la politique de pressions et de sanctions qui a suivi. Depuis 2006, en effet, malgré six résolutions du Conseil de sécurité, le programme d’enrichissement iranien et celui de la construction d’un réacteur de recherche d’un format plutonigène progressent sans entraves, même s’ils demeurent surveillés par l’AIEA.

L’on s’étonne donc de voir le gouvernement français réagir au rapport de l’AIEA en promettant à l’Iran, s’il continue de résister, “des sanctions sans précédent”. Là encore, je peux témoigner de l’illusion récurrente qui a fait qu’à chaque vague de sanctions l’on se disait que cette fois-ci était la bonne, que le régime allait enfin plier et peut-être même casser. Mais le régime s’appuie au contraire sur l’hostilité du monde extérieur pour étayer une légitimité ébranlée en interne. Et ceux qui vivent de ce régime ont appris à tirer du système de sanctions d’importants bénéfices. Tout cela au détriment d’une population doublement écrasée, sur les plans politique et économique.

Les sanctions économiques et financières envisagées, loin d’être une alternative aux frappes dont d’autres agitent par ailleurs la menace, y conduisent par paliers. Les embargos, en s’étendant et en se durcissant, se rapprochent des blocus. Or les blocus, en droit international, sont déjà des actes de guerre. Et cela sans parler de la guerre de l’ombre, certes conduite par d’autres, qui fait déjà ses victimes. Décidément, l’entêtement de la diplomatie française à poursuivre dans une voie aux conséquences incalculables et à y entraîner ses partenaires évoque la formule de Mark Twain : “Pour celui qui n’a qu’un marteau, tout prend la forme de clous.”

(*) Le rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique, remis le 8 novembre, livre des éléments montrant que l’Iran a poursuivi, au moins jusqu’en 2010, des travaux sur l’élaboration d’une ogive nucléaire

Par François Nicoullaud, analyste, ancien ambassadeur de France en Iran.

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