Cessons de parler de “valeurs chrétiennes”

Ces dernières semaines ont vu une floraison de déclarations en faveur des “valeurs chrétiennes”. Aux Journées mondiales de la jeunesse, le pape Benoît XVI a ainsi déclaré que la morale reposait sur le christianisme. Plus récemment, au congrès des jeunes de la CDU, Angela Merkel a opposé les valeurs chrétiennes de l’Allemagne à celles non chrétiennes des immigrés récents. Aux Etats-Unis, on assiste à la montée du mouvement Tea Party qui prône explicitement un retour aux sources chrétiennes de l’Amérique. Même en France, où l’on revendique pourtant plus volontiers les valeurs de la Révolution ou de la République, Nicolas Sarkozy prend soin de s’afficher au Vatican après l’expulsion des Roms pour mieux montrer son attachement aux valeurs dites “chrétiennes”.

Si diverses soient-elles, ces prises de position se rejoignent sur une même idée : notre monde moderne reposerait sur des valeurs chrétiennes. Comme le dit Benoît XVI, “toutes les valeurs qui fondent la société proviennent de l’Evangile, comme le sens de la dignité de la personne, de la solidarité, du travail et de la famille” (Le Monde du 3 septembre). C’est grâce au message de la Bible et au long travail des Eglises que se serait constitué l’Occident. C’est la morale chrétienne qui ferait son originalité ainsi que son succès. C’est grâce aux valeurs chrétiennes que nous serions sortis de la barbarie.

A première vue, l’idée n’est pas sans attrait. Le message du Christ est, en partie, moral et la tolérance et le respect de l’autre y occupent une place importante. Il paraît donc raisonnable de supposer que cette promotion de l’amour universel, relayée par l’appareil de l’Eglise, ait eu un effet bénéfique sur l’Occident. Mais c’est là que les choses se compliquent. Veut-on dire par là que les hommes n’avaient aucun respect les uns pour les autres avant l’arrivée du Christ ? Que Jésus a littéralement inventé la morale, le sens de la dignité ou la solidarité ? La chose paraît invraisemblable et même choquante.

Tout autour du monde, on trouve des systèmes de solidarité et des règles de droit, de la considération pour les plus faibles et des devoirs entre membres d’une même famille. Prétendre que le respect de la morale ou le souci de l’autre sont spécifiquement chrétiens, c’est faire preuve de l’ethnocentrisme le plus primaire. L’humanité n’a pas attendu les missionnaires (lesquels, pour une bonne part, n’étaient guère moraux dans leurs rapports avec les “indigènes”) pour développer une conscience morale, et l’on peut même avancer que les choses se sont sans doute passées à l’inverse de ce que pensent les partisans des valeurs chrétiennes : ce n’est pas le message de l’Evangile qui a rendu les gens moraux, c’est bien plutôt parce qu’ils avaient déjà une conscience morale et un souci de l’autre que de nombreuses personnes ont été séduites par le message de tolérance et de respect de l’Evangile.

Si le christianisme n’est pas à l’origine de la morale, n’y a-t-il pas cependant des valeurs plus “chrétiennes” que d’autres ? Après tout, les partis chrétiens, en Europe comme en Amérique, se distinguent par leur attachement à certaines valeurs traditionnelles comme la condamnation de l’homosexualité ou de l’avortement ou la promotion de la famille, du travail ou de l’identité nationale.

Mais qu’y a-t-il là de spécifiquement chrétien ? On retrouve ces programmes conservateurs partout dans le monde, en Chine communiste comme en Turquie musulmane. Ceux qui brandissent les valeurs chrétiennes ne font que récupérer un label pour défendre un programme qui n’a rien de spécifiquement chrétien.

Le contenu moral du christianisme paraît donc des plus flous. Pour s’en convaincre, il n’est que de constater que l’on peut se revendiquer de la parole de l’Evangile tout en acceptant l’homosexualité ou l’avortement. La relation causale entre valeurs morales et religion est donc probablement à l’inverse de ce que l’on entend souvent. Ce n’est pas le christianisme qui entraîne l’adhésion à des valeurs conservatrices (ou progressistes). Le même texte religieux peut en effet conduire à des jugements moraux radicalement différents. C’est donc au contraire la nécessité de justifier et de fonder des valeurs qui peut entraîner la référence à la religion. C’est pour comprendre et approfondir leurs propres valeurs que les croyants se tournent vers leurs livres saints. Ces valeurs elles-mêmes ne viennent pas du christianisme.

Tout homme, toute femme aspire en effet au bien-être et à la justice (contrairement à ce que semble penser Benoît XVI). Ce qui nous éloigne les uns des autres, c’est la façon dont nous analysons le monde dans lequel nous vivons et en tirons des conclusions sur ce qu’il convient de faire pour respecter la justice et promouvoir le bien-être.

Les partisans des valeurs chrétiennes ont cependant raison sur un point. Pendant longtemps, l’Occident s’est singularisé par une plus grande égalité des conditions, une plus grande tolérance et une plus grande prospérité. D’où vient cette singularité ? Voilà une bonne question. Mais y répondra-t-on en se tournant vers l’Evangile et son “sens de la dignité de la personne” ? Rien n’est moins sûr. Il suffit de constater que, pendant des siècles, le christianisme a soutenu les pires dictatures, a justifié les plus grandes injustices et a ardemment empêché le débat d’idées.

Il ne s’agit pas ici de compter les bons ou les mauvais points du christianisme (et la compromission de l’Eglise officielle ne doit pas cacher les sacrifices des simples croyants), mais plutôt de constater que les valeurs “chrétiennes” semblent peser bien moins que le contexte social.

Ce n’est pas à ses valeurs chrétiennes que l’Occident doit son succès, puisque celles-ci ne l’ont guère protégé de l’injustice et de la guerre, c’est à un contexte historique particulier, un certain équilibre des pouvoirs ayant permis l’émergence d’institutions respectueuses des individus.

Ce n’est pas un hasard si l’Etat de droit, le débat scientifique et l’économie de marché se sont développés plus ou moins au même endroit et au même moment. C’est l’équilibre des pouvoirs qui rend possibles le suffrage universel, la liberté de parole et la protection des citoyens contre les dérives de l’Etat. Les fameuses valeurs, l’égalité, la rationalité, la tolérance ou le travail, qui sont censées soutenir ces institutions, n’en sont que le corrélat. Elles n’émergent que lorsque les conditions de leur exercice sont assurées par l’environnement social.

Le “sens de la dignité de la personne, de la solidarité, du travail et de la famille”, pour reprendre les exemples de Benoît XVI, n’ont donc rien de spécifiquement chrétien. Ce sont au contraire des aspirations universelles qui n’attendent que des conditions institutionnelles favorables pour s’exprimer.

Souvenons-nous que la science et la démocratie sont nées en Grèce antique et qu’elles ne sont réapparues que tardivement dans l’histoire du monde chrétien. Constatons aussi que la religion shinto ou l’éthique confucéenne n’ont pas empêché l’Asie de devenir aussi prospère que l’Europe. Pensons enfin à tous ces peuples qui, autour du monde, se battent pour leurs droits contre des régimes corrompus et dictatoriaux.

Cessons donc de parler de valeurs chrétiennes. En revendiquant ces valeurs pour nous-mêmes, nous ne faisons que donner raison à ceux qui, en Asie, en Afrique ou au Proche-Orient, s’appuient sur les prétendues valeurs asiatiques ou musulmanes pour asseoir leur pouvoir et violer les droits individuels. Défendre la spécificité de l’Occident et le caractère chrétien de notre monde moderne, c’est dire à des millions d’hommes et de femmes qu’ils ne sont pas vraiment en mesure de vivre dans une société libre et égalitaire. Surtout, c’est se tromper de combat.

Ce qui manque, par exemple, aux musulmans, aussi bien en Occident qu’en Orient, ce ne sont pas des valeurs nouvelles – l’islam est parfaitement compatible avec le monde moderne -, c’est avant tout de bonnes raisons de croire que la démocratie ou l’Etat de droit sont possibles et que le monde occidental est prêt à les accepter. Ce qui manque, ce sont des institutions justes et efficaces. L’échec américain, en Irak et en Afghanistan, tout comme la faillite de nos propres systèmes d’intégration sont là pour nous rappeler combien la tâche est difficile.

Nicolas Baumard, anthropologue à l’université d’Oxford

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