Changement climatique, inégalités et Covid-19 : un triptyque indissociable

Le changement climatique entraîne de nombreux et profonds bouleversements partout dans le monde. Ces bouleversements peuvent conduire à des catastrophes sanitaires directement liées aux conditions météorologiques extrêmes, comme l’augmentation de la fréquence des sécheresses entraînant la raréfaction des ressources en eau dans certaines parties du monde et l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des canicules. La canicule de 2003 a ainsi provoqué plus de 70 000 décès en Europe dont 19 000 en France, avec une prépondérance de personnes âgées, notamment des femmes et les études menées à la suite de cet épisode ont montré que cette mortalité était fortement influencée par des facteurs sociaux, comme les conditions de logement et l’isolement (1). Le changement climatique peut également affecter notre santé de façon plus indirecte, avec l’émergence attendue de nouvelles épidémies dont la pandémie au Covid-19 qui sévit depuis plusieurs mois et qui nous interroge sur les menaces sanitaires qui pèsent sur nos sociétés.

En quoi le changement climatique favorise l’émergence des épidémies ? L’émergence de maladies infectieuses est favorisée par le changement climatique et la destruction de la biodiversité mais également par les transformations de nos modes de vie, comme l’augmentation de la circulation des personnes et des biens et la croissance urbaine. De nombreux virus sont sensibles aux conditions d’humidité, de luminosité et température et ont ainsi souvent un caractère saisonnier ; comme la rhinopharyngite, la bronchite ou la bronchiolite, la gastroentérite ou encore la grippe. Or les climatologues observent des bouleversements dans l’organisation et la durée des saisons ; cela pourrait avoir un impact sur les périodes de survenue des épidémies ainsi que sur leur durée.

Hétérogénéité géographique

Ainsi, en se combinant aux processus de diminution – du nombre d’espèces sauvages – de la diversité génétique (nécessaire pour limiter les propagations des pathogènes) et de la diversité biologique qui intervient dans la régulation de la transmission des pathogènes, la mutation de certaines souches de virus serait favorisée. Les transformations de nos modes de vie, comme l’urbanisation rapide et l’existence de zones urbaines à très haute densité, la mondialisation du voyage et du commerce, quant à elles favorisent la transmission entre les individus (2). Le changement climatique est, rappelons-le, une question cruciale de santé publique : en 2016, l’OMS estimait qu’à l’horizon de 2050, environ 250 000 décès annuels supplémentaires seraient causés par le changement climatique que ce soit par stress thermique, malnutrition ou maladies infectieuses.

Comment les inégalités d’expositions environnementales participent-elles aux inégalités sociales ? La pollution de l’air contribue au réchauffement climatique ; parmi les polluants les plus connus, citons ceux émis par les moteurs de voitures, principale source d’émission dans les grandes métropoles : dioxyde de carbone, plomb, particules et oxydes d’azote ou encore l’ozone. Suivant des mécanismes documentés, certains de ces polluants de l’air sont reconnus pour contribuer à l’effet de serre. Inversement, le réchauffement climatique, par un phénomène d’augmentation des températures par exemple, va avoir un effet sur les concentrations atmosphériques.

Les effets du changement climatique n’ont pas les mêmes conséquences selon les conditions de vie des individus (lieu de résidence, ressources financières et sociales). Si on prend l’exemple de la pollution atmosphérique, elle n’affecte pas tous les territoires de la même façon. Il existe une hétérogénéité géographique qui peut être visible même à une fine échelle spatiale. Ces variations géographiques vont engendrer des disparités d’exposition à la pollution atmosphérique des populations résidents dans certaines zones.

Des inégalités sociales et environnementales

Ce que nous observons aujourd’hui, c’est un nombre de cas de Covid-19 et une mortalité liée au Covid-19 plus élevés sur les territoires soumis à une pression environnementale plus forte. L’hypothèse d’un lien entre exposition à la pollution atmosphérique et risque Covid-19 a été analysée à partir des données européennes (3) de mortalité associée au Covid-19 – il a été montré combien l’exposition aux NO2 (dioxyde d’azote, polluant principalement lié au trafic routier) pourrait contribuer à expliquer la distribution géographique des décès. Cette étude a notamment révélé que plus de 90% des décès pour Covid survenaient dans des régions où les concentrations maximums en NO2 dépassaient les 50mmol/m2. Or ces territoires soumis à une pression environnementale forte peuvent également être ceux où se concentrent les populations ayant un état de santé plus moins bon que les territoires où la pression environnementale est moins importante.

En France, si l’on analyse de plus près la répartition des décès liés au Covid-19, la piste d’une fragilisation des individus exposés à la pollution atmosphérique semble tout à fait plausible. Le pouvoir irritant de la pollution atmosphérique sur les voies respiratoires rendrait vulnérables certains groupes de population, augmentant ainsi le risque de contracter des formes plus graves de la maladie liée au Covid-19. Ces inégalités d’exposition à la pollution atmosphérique vont, de plus, interagir avec les inégalités sociales préexistantes. Les facteurs environnementaux sont en effet considérés comme un déterminant à part entière de la santé ; la dimension environnementale est maintenant de plus en plus intégrée à l’étude des inégalités de santé qui induisent notamment des comorbidités.

Les chiffres de mortalité liée au Covid-19 publiés par l’Insee révèlent un nombre de décès plus élevé dans le département de Seine-Saint-Denis. Ce département présente des caractéristiques socioéconomiques particulièrement défavorables avec un taux de pauvreté très élevé et le cortège de prévalences de comorbidité plus élevées que dans les départements d’Ile-de-France. Même si, à ce jour, il est très compliqué d’avancer avec certitude les raisons d’un taux plus élevé de mortalité lié au Covid-19, il est important de souligner que ce département cumule depuis plusieurs formes d’inégalités dont les inégalités sociales et environnementales (incluant l’exposition à la pollution de l’air). Les concepts d’inégalités sociales et environnementales sont donc intimement couplés.

Le changement climatique impacte plus durement les populations les plus vulnérables et est un multiplicateur des inégalités sociales et environnementales préexistantes. Lutter contre le réchauffement climatique, c’est aussi lutter contre les inégalités sociales de santé qui ne font que s’accroître ces dernières années. La crise sanitaire actuelle nous rappelle combien nous ne sommes pas tous égaux face à la maladie. Construire un environnement sain, favorable à la santé pour tous et notamment envers les plus vulnérables, est une question cruciale si l’on souhaite agir pour une relance plus écologique et équitable.

Par Séverine Deguen, professeure à l’Ehesp; Wahida Kihal-Talantikite, chercheuse au CNRS; Maria Melchior, directrice de recherche à l’Inserm; Stéphanie Vandentorren, chercheuse à l’Inserm; et Cécile Vuillermoz, post-doctorante en épidémiologie sociale (Inserm).


(1) Vandentorren S, Bretin P, Zeghnoun A, Mandereau-Bruno L, Croisier A, Cochet C, Riberon J, Siberan I, Declercq B, Ledrans M. August 2003 heat wave in France: risk factors for death of elderly people living at home. Eur J Public Health. 2006 Dec;16(6):583-91.

(2) Bedford J, Farrar J, Ihekweazu C, Kang G, Koopmans M, Nkengasong J. A new twenty-first century science for effective epidemic response. Nature. 2019;575(7781):130–6.

(3) Ogen Y. Assessing nitrogen dioxide (NO2) levels as a contributing factor to coronavirus (COVID-19) fatality. Science Total Env. 2020, 726.

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