Chérif Chekatt ou le faux djihadiste

Le parcours de Chérif Chekatt, le tueur présumé de la fusillade de Strasbourg, correspond en tout point à un nouveau modèle de terrorisme apparu il y a quelques années mais qui est rapidement devenu dominant depuis la chute de Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique] en octobre 2017. Ces nouveaux terroristes ont en partage certaines caractéristiques qui permettent de les distinguer de ceux que l’on peut réellement désigner comme des djihadistes.

Les nouveaux terroristes ne connaissent pas bien l’islam, ou pratiquent un fondamentalisme que l’Etat français interprète comme une radicalisation alors qu’il ne porte pas d’intention violente (on connaît fort peu de cas de fondamentalistes ayant pris un virage djihadiste). Ils sont également habités par un profond sentiment de stigmatisation du fait de leurs origines étrangères (la famille de Chekatt est originaire d’Afrique du Nord) et de leur implication dans des affaires criminelles ou des actes de délinquance. Ils sont souvent issus des quartiers populaires, voire des habitats sociaux (c’est le cas de Chekatt), qui relèvent de ce que j’ai appelé « l’urbain djihadogène », c’est-à-dire des endroits qui favorisent la radicalisation.

En outre, ces terroristes passent à l’acte parce qu’ils traversent un moment de désespoir. Ils souhaitent en découdre avec la société au nom de l’islam mais ils sont en réalité motivés par un sentiment d’échec personnel et d’injustice, en partie fondé, en partie fantasmé. Chérif Chekatt était sur le point d’être arrêté et remis pour la vingt-huitième fois en prison, après l’arrestation de ses complices pour règlement de compte. La radicalisation n’a dans ce cas que peu de chose à faire avec l’islam, l’islam ne sert qu’à donner un semblant de légitimité au désir de revanche et surtout assurer la promotion de l’individu qui devient, du jour au lendemain, grâce au terrorisme religieux une star dans le monde entier.

Les vrais radicalisés dissimulent leur foi djihadiste

Le fondamentalisme islamique que l’administration pénitentiaire confond souvent avec la radicalisation est l’un des points d’achoppement. Chérif Chekatt, au cours de son dernier séjour en prison en 2015, faisait du prosélytisme, refusait de manger du porc, culpabilisait les autres détenus les reprenant sur leur pratique de l’islam et était agressif vis-à-vis du personnel. Or, les vrais radicalisés dissimulent leur foi djihadiste au lieu de l’exhiber ; ils savent pertinemment qu’en affichant ainsi leur religiosité, ils sont immédiatement fichés par les autorités.

De plus, les nouveaux terroristes agissent plutôt seuls, car ils ne font pas partie d’un réseau structuré lié aux groupes djihadistes, ce qui n’empêche pas qu’ils peuvent aussi être aidés par des comparses (copains ou membres de la famille). Le cas Chekatt est conforme à ce modèle.

Celui-ci s’oppose à une autre trajectoire, proprement djihadiste, dont les caractéristiques peuvent être ainsi résumées. Cet autre parcours débute dans les banlieues ou dans des milieux sociaux infiltrés par des recruteurs ou des prêcheurs proches de groupes djihadistes, que ce soit par contact direct ou virtuel. La prison est ici un lieu d’approfondissement de l’islamisme radical. Les relations qui se nouent avec des détenus radicalisés et l’accès à une nouvelle érudition islamiste permettent à ces individus de développer une pratique et des connaissances qui leur étaient étrangères auparavant. Ils procèdent désormais à une lecture pré-orientée du Coran (les quelques sourates belliqueuses sont privilégiées sur les sourates pacifiques).

Adoption métaphorique de la dimension djihadiste

Les terroristes dont le parcours se rapproche de ce modèle ont généralement fait un séjour dans un pays marqué par le djihad. La plupart des membres du groupe djihadiste du 13 novembre 2015 s’étaient rendus en Syrie entre 2013 et 2015. Merah était allé au Pakistan, l’un des frères Kouachi au Yémen. Ils y apprennent à manier les armes et, surtout, à devenir étrangers vis-à-vis de leur société d’origine.

Ces terroristes nouent aussi des liens plus ou moins solides avec la nébuleuse djihadiste hors de France, par personnes interposées ou par Internet. Une pleine appartenance à un groupe terroriste plus ou moins étendu est aussi possible.

Le cas de Chérif Chekatt ne relève pas du second groupe mais du premier dont la « radicalisation » adopte des signes extérieurs islamiques (comme crier Allahou Akbar lors de l’attaque) pour se donner une légitimité sacrée et, surtout, pour attirer l’attention des médias. L’individu stigmatisé a un besoin inassouvi de reconnaissance. En fait, il n’y a pas de radicalisation djihadiste à proprement parler dans ce cas, mais l’adoption métaphorique de la dimension djihadiste afin de faire une grande publicité autour de soi et intimider davantage la société par provocation, par volonté d’humilier.

Le fichier S donne une fausse image de la radicalisation

Par ailleurs, le fichier S, qui rassemble des personnes représentant une menace potentielle pour la sécurité nationale, donne une fausse image de la radicalisation dans un nombre significatif de cas. Ce fichier crée une connaissance fictive des cas djihadistes, le nombre des individus qui y figurent étant fort élevé (aux alentours de 20 000). A force, on ne peut plus distinguer. Chérif Chekatt, qui a passé plusieurs mois en prison en Allemagne, n’y a éveillé aucun soupçon de radicalisation. Identifier le fondamentalisme à la radicalisation est à l’origine d’un faux débat. Le cas de Chekatt relève plutôt du désespoir d’un individu qui veut en découdre avec la société, en a assez de vivre une vie éclatée entre la prison et le monde extérieur.

En affirmant que Chekatt est un individu animé par un islamisme radical, on fait peur à la société et on crée une atmosphère de panique généralisée. Certes, la violence djihadiste existe bel et bien, mais elle est distincte de celle de Chekatt – ou encore de celle de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, qui a tué plus de 80 personnes à Nice avec son camion le 14 juillet 2016. Il n’avait aucun sérieux antécédent islamique ou islamiste. De même, en Allemagne, le 19 décembre 2016, l’attaque du marché de Noël par le Tunisien Anis Amri, faisant 12 morts, relève de ce cas de figure : le désespoir, la volonté de punir. Anis Amri avait été débouté du droit d’asile en Italie, puis en Allemagne, son passage à l’acte est une vengeance exercée contre un monde qui lui semblait hostile. L’islam est ici un simple prétexte.

Ce type d’actions violentes, motivé par un moment de fragilité psychologique ou un désir de revanche, est fréquent aux Etats-Unis. Les tueries de masse dans les écoles s’expliquent souvent par une colère contre la hiérarchie de l’école qui aurait déclaré l’élève ou l’étudiant persona non grata.

Il ne faut pas traiter ce type de violence comme du djihadisme

Ces attentats doivent être considérés comme un risque inhérent à la vie moderne dans des sociétés de plus en plus hétérogènes et en perte de cohésion sociale. Il faut prendre ce fait comme relevant non pas du djihadisme (ce qui fait peser la menace d’une internationale redoutable ou d’une idéologie guerrière) mais comme des cas de défaillance individuelle qu’on ne préviendra pas par des stratégies du type du fichier S. Ce dernier devient une incitation à l’action violente sous prétexte du djihad de la part des individus stigmatisés (les détenus en prison savent pertinemment qu’en faisant preuve de prosélytisme et d’agressivité au nom de l’islam, ils seront fichés !).

Il ne faut pas traiter ce type de violence comme du djihadisme. Ce dernier existe bien. Mohamed Merah ou les frères Kouachi ou Koulibali étaient tous de véritables djihadistes. Mais la fusillade que nous venons de connaître n’est qu’un dérapage individuel d’un homme qui travestit sa haine de la société en quête de glorification au nom de l’islam radical. Sans la référence à l’islam radical, l’attaque relèverait plutôt d’un fait divers monstrueux et demeurerait insignifiant. L’islam radical accorde une stature de surhomme diabolique à l’assaillant.

Farhad Khosrokhavar, Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Sociologue franco-iranien, il a été l’un des premiers, avec Gilles Kepel, à s’intéresser, à la fin des années 1990, à l’islam en banlieue. Avant de porter son regard sur le milieu carcéral (L’Islam dans les prisons, Balland, 2004) et la radicalisation à travers des ouvrages tels que Prisons de France (éd. Robert Laffont, 2016) ou encore Le Nouveau Jihad en Occident (éd. Robert Laffont, 592 pages, 23 euros), où il analyse le djihadisme comme un « fait social global ».

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