Chez eux les bras, chez nous les cerveaux ?

Parmi les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) fixés en 2000, l’engagement le plus riche d’espoir était celui qui promettait l’éducation primaire pour tous les enfants du monde en 2015. Le point d’étape, qui sera effectué à New York le 20 septembre à la demande de Ban Ki-moon, n’est guère encourageant : l’ensemble des pays en développement n’a vu ses taux de scolarisation progresser que de sept points (de 82 % à 89 %) en dix ans, et n’atteindra donc pas 100 % à l’échéance prévue.

S’ils semblent avoir bondi de 58 % à 76 % depuis 1998, les chiffres pour l’Afrique subsaharienne sont en trompe-l’œil, car dans le même temps la part des enfants africains non scolarisés est passée de 43 % à 46 % du total, en raison, notamment, d’une démographie beaucoup plus dynamique.

Mais que cachent ces indicateurs chiffrés, dont l’organisation des Nations unies meuble sans nuances ses tableaux de bord ? D’abord un gigantesque habillage des réalités, car dans des pays où l’état civil est embryonnaire et où les statistiques, notamment scolaires, sont le plus souvent fantaisistes, on ne voit guère comment on a pu compter les élèves dans les classes. Mais on comprend que la plupart des données chiffrées remontant des pays du Sud correspondent à ce qu’attendent les bailleurs de fonds.

Ensuite, les conditions matérielles de cette scolarisation sont occultées. On ne pointe pas les dizaines de milliers de classes qui comptent de 100 à 150 élèves, entassés sous des paillottes, dépourvus de tables et de bancs et, surtout, des supports de base que sont les manuels, les cahiers, les crayons, parfois même les simples ardoises. On ne comptabilise pas les classes à double vacation (un groupe le matin, un autre l’après-midi), ni les classes dites multigrades dans les campagnes les plus reculées où un seul maître enseigne tous les niveaux, ni celles où les enfants d’une même famille se rendent à tour de rôle pour assurer les travaux des champs ou le gardiennage des troupeaux. Certes, il existe des experts qui affirment sans trembler que la réussite scolaire est indépendante de toutes ces contraintes ; mais ils ne sont pas allés jusqu’à promouvoir ces systèmes dans les pays du Nord, a fortiori pour leurs propres enfants.

Enfin – et c’est là que l’avenir de l’Afrique subsaharienne est en grand danger – le contenu des programmes et la qualité de leur transmission sont à mille lieues de ce qu’on est en droit d’attendre quand on parle d'”éducation universelle”. Soucieux d’harmonisation, les bailleurs de fonds (la Banque mondiale, mais aussi l’Agence française de développement) soutiennent financièrement l’énorme projet EPT (“Education pour tous”) qui vise à atteindre l’objectif numéro 2 du Millénaire (“Assurer l’éducation primaire pour tous”) en imposant aux pays les plus pauvres des apprentissages a minima enseignés par des maîtres sous-formés et sous-payés. Alors que les pays du Nord recrutent actuellement leurs instituteurs à bac + 5, la plupart des pays d’Afrique sont contraints (au nom de l’ajustement structurel) de faire de grosses économies dans les secteurs sociaux et se contentent donc de maîtres à bac – 5, voire moins quand ils sont directement recrutés (et rémunérés) par les parents d’élèves. Leurs salaires de misère les obligent à exercer un ou deux autres métiers, au détriment des “prestations” qu’ils assurent dans les classes.

LA FABRIQUE DES HÉRITIERS

Là encore, il se trouve des experts pour évaluer très positivement ces programmes, et pour nier énergiquement qu’il s’agit d’un enseignement au rabais. Ils assurent qu’à l’issue du premier cycle, les élèves (lesquels et combien ?) savent lire, écrire, et compter. Le savoir-penser est probablement en option. Mais, dans la batterie d’indicateurs qu’ils exhibent à l’appui de leurs rapports, il en manque un : quel est le pourcentage de parents issus des catégories socio-professionnelles favorisées (CSP +) – politiciens au pouvoir, décideurs économiques, hauts fonctionnaires et classes aisées – qui envoient leurs enfants dans l’enseignement public de leur pays ?

On n’en parle pas parce qu’on entre dans un autre domaine, celui des cerveaux, affinés dans les lycées français ou les écoles privées, souvent filiales de grands groupes étrangers. La fabrique des héritiers, au sens de Bourdieu, sait se faire discrète, et la plupart de ces jeunes privilégiés trouveront à se placer dans un pays du Nord, méprisant superbement l’avenir de leur propre pays.

Quant aux autres – c’est-à-dire environ 30 millions d’enfants africains encore non scolarisés, et plus de 150 millions mal scolarisés – ils pourront toujours constituer cette réserve de main d’œuvre à bon marché pour l’industrie, l’agriculture, ou la guerre. Afro-pessimisme ? Alors soyons positif : pourquoi ne pas lancer un autre programme d’appui à l’éducation dans les pays en développement en décidant d’aligner le niveau des enseignants du Sud sur celui du Nord, et les recruter à bac + 5 ? On épongerait ainsi une partie des diplômés chômeurs et, en revalorisant leurs salaires, on reconstituerait un tissu socio-économique plus à même d’affronter les enjeux du siècle.

En attendant, on est fondé à penser que les Objectifs du millénaire creuseront encore davantage les inégalités entre le Nord et le Sud. Déjà sous-alimentés, sous-soignés, et sous le seuil de pauvreté, les enfants des pays pauvres sont sous-instruits. Ainsi resteront-ils longtemps hermétiques à tous les messages utiles, concernant par exemple l’intensification de l’agriculture, la protection de l’environnement, la contraception, et… les droits humains. Le Nord endosse une lourde responsabilité en laissant s’installer le schéma : “chez eux” les bras, chez nous les cerveaux.

Christian Bouquet, professeur de géographie politique à l’Université de Bordeaux.