Chine : comment libérer le Prix Nobel de la paix

Un certain nombre d’entre nous ne voient de salut pour la Chine que dans une démocratie fondée sur les droits de l’homme. Cette démocratie est avant tout une valeur historique qui fonde l’identité nationale et transnationale de l’Occident.

L’attribution du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo, actuellement en prison pour avoir lancé la Charte 08, manifeste pour la mise en oeuvre des principes de la démocratie occidentale en Chine, est une manière d’affirmer cette valeur comme norme incontournable des relations internationales.

Barack Obama demande sans fanfare la libération de Liu Xiaobo, la France se fait aussi discrète. Pour sauver leur propre démocratie, les puissances occidentales ont besoin de l’argent de la Chine, deuxième puissance économique mondiale. Comment, dès lors, faire libérer Liu Xiaobo et tous ceux qui sont emprisonnés pour avoir demandé justice pour leurs droits bafoués par les impératifs de modernisation économique ?

Il y a peu de chances que l’attribution du prix Nobel à Liu Xiaobo suffise à sa libération et à faire avancer la démocratie en Chine, tant que celle-ci est pensée du point de vue de l’histoire de l’Occident alors qu’elle devrait être le fruit d’une véritable rencontre entre l’Occident et la Chine, dans le contexte de la mondialisation qui ne peut prendre, en ce XXIe siècle, des formes impériales. De cette rencontre pourraient naître de nouvelles formes de démocratie.

Il ne faut pas oublier que la Chine appartient à une communauté culturelle et géopolitique englobant l’Asie orientale et l’Asie du Sud-Est, dont l’identité ne tient pas seulement au confucianisme, mais aussi, et surtout, à l’expérience historique commune des révolutions et de la décolonisation, héritée de la guerre froide.

Forte de l’expérience de la révolution communiste chinoise et de son rôle central dans la décolonisation des pays d’Asie du Sud-Est, en particulier du Vietnam, la Chine ne se laissera en aucun cas imposer les droits de l’homme, car cette valeur ne lui est pas seulement étrangère. Dans la culture traditionnelle chinoise, l’individu n’est conçu que comme membre d’une famille ou d’un réseau de relations.

Il y a une autre raison essentielle au refus de la Chine des droits de l’homme. Son identité est celle d’une puissance internationale indépendante qui date de la guerre froide, lorsque la Chine de Mao se concevait et agissait comme le grand centre révolutionnaire et anti-impérialiste de l’Asie.

Ce n’est pas un hasard si un article du Quotidien du Peuple, daté du 29 octobre, affirme l’impossibilité de la démocratie occidentale en Chine, car l’Occident est identifié à l’histoire de l’impérialisme.

Rencontre prometteuse

Par conséquent, il faut d’abord s’atteler par notre comportement, notre ouverture et notre empathie à changer cette perception de l’Occident héritée de l’histoire mondiale des XIXe et XXe siècles. Imposer les droits de l’homme comme valeur n’amènera nulle part tant que cette valeur est perçue comme occidentale. Plutôt que de droits de l’homme, mieux vaut parler de droits dans des cas concrets, car c’est dans des situations particulières que raisonnent les Chinois : droit de telle personne à une terre, à ne pas vivre près d’une usine polluée, etc.

Quant au courageux Liu Xiaobo, peut-être pourrait-il être libéré s’il rédigeait un nouveau texte inventant les formes possibles de la démocratie en Chine en précisant que l’Histoire n’a pas pris fin avec la victoire de l’Occident dans la guerre froide, mais qu’elle continue dans la rencontre prometteuse entre les Occidentaux et les Chinois comme lui et d’autres, y compris du Parti communiste chinois.

Thi Minh-Hoang Ngo, historienne spécialiste de la Chine contemporaine, Irsea, université de Provence.