Christchurch : il n’y a pas de sanctuaire aux antipodes

L’attentat perpétré dans deux mosquées de Christchurch a inscrit ce pays des antipodes au cœur de l’actualité internationale, tout comme son grand voisin, l’Australie, d’où vient Brenton Tarrant, le terroriste inculpé. Les sociétés néo-zélandaise et australienne s’inscrivent dans une histoire globale de l’Occident en dépit d’une géographie aux antipodes de l’Europe et d’une projection au cœur de ce siècle asiatique. L’arme et les munitions du principal accusé, couvertes de références, sont un bréviaire d’une interprétation de l’histoire centré sur une perspective millénariste d’affrontements entre monde chrétien et musulman, des croisades aux attaques de Québec, et des guerres contre les Ottomans aux attentats d’Oslo et de l’île d’Utoya. Le terroriste australien s’est peut-être radicalisé en Europe, plus précisément en France, ainsi que sur les réseaux sociaux, prenant pour références une «extrême droite monde», élargie à toutes les tendances, avec les américains Donald Trump ou Steve Bannon, un youtubeur suédois, Felix Kjellberg (PewDiePie), et même l’écrivain français Renaud Camus. Il y a pourtant peu de place pour l’histoire australienne ou néo-zélandaise dans cette radicalisation globalisée. Le terroriste est représentatif d’une mondialisation des extrêmes, qui inscrit l’Australie et la Nouvelle-Zélande dans un Occident fantasmé.

Mais il ne s’agit nullement d’une idéologie exogène qui viendrait toucher un sanctuaire préservé. Certes, la Nouvelle-Zélande est un des pays les moins violents au monde tandis que l’Australie est un des plus riches par habitant, mais les deux pays connaissent des tensions, en particulier le second.

Pays «indéniablement» raciste

Comme pour le continent américain, la Nouvelle-Zélande et l’Australie sont les héritières d’un «grand remplacement» violent et rapide au profit du peuplement britannique. Au printemps 2018, la Première ministre travailliste néo-zélandaise, Jacinda Ardern, reconnaissait que son pays était «indéniablement» raciste, «comme la plupart des autres Etats» rajoutait-elle, après les déclarations du réalisateur d’origine maori Taika Waititi, dont le propos était centré sur la place de la minorité maorie et plus largement des populations d’origine polynésienne dans le pays. Ces populations représentent, comme les aborigènes en Australie, l’altérité de référence dans l’histoire nationale, façonnée par la matrice impériale britannique et l’expérience coloniale océanienne. L’écrasante majorité des habitants s’inscrit dans une ascendance européenne, plus de 70% en Nouvelle-Zélande et de 80% en Australie, alors que les peuples «premiers» de ces territoires représentent désormais moins de 15% de la population en Nouvelle-Zélande et de 3% en Australie (Ces pourcentages issus des recensements excluent le plus souvent les différents métissages). L’Australie, tiraillée entre le «grand remplacement» originel et une projection multiculturelle dans un futur incertain apparaît plus en difficultés que sa voisine néo-zélandaise.

Au miroir de l’altérité autochtone au cœur du territoire national, le voisinage asiatique et pacifique s’est inscrit comme altérité extérieure essentielle. L’Orient de référence est l’Asie de l’est et du sud-est et dès le milieu du XIXe siècle, le «péril jaune» s’inscrit au cœur du racisme et de la xénophobie des colonies britanniques dans la région, et les deux pays mettent en place des politiques de limitation ou d’interdiction de l’immigration asiatique durant l’essentiel du XXe siècle. Après deux décennies de promotion de sociétés multiculturelles, des partis extrémistes comme One Nation en Australie ou New Zealand First en Nouvelle-Zélande, ont connu quelques succès électoraux dans les années 90 (New Zealand First réalisait encore 7% des voix aux élections de 2017), notamment en dénonçant l’immigration asiatique qui représente plus de 10% de la population dans les deux pays. Au-delà de la question migratoire, l’environnement géopolitique asiatique est perçu comme anxiogène, et les principales craintes sont liées, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, à l’essor de la puissance japonaise dans la région, et dans les dernières décennies, à l’émergence de la Chine et son extraordinaire poids politique et économique.

Crispation

Par-delà la macule originelle de ces colonies des antipodes, l’histoire des sociétés australiennes et néo-zélandaises, de leurs racines et de leur devenir, s’inscrit dans un récit à distance de la géohistoire européenne. Pourtant, dans le domaine de la xénophobie, les particularités antipodiques issues d’une histoire coloniale inscrite en Asie-Pacifique, tendent à s’effacer au profit d’un grand récit occidental porté par certains extrémistes, où l’altérité de référence est musulmane, et l’Orient fantasmé est d’abord celui du monde arabe. Si la part des musulmans dans ces sociétés est à peine visible, 1,2% de musulmans en Nouvelle-Zélande et 2,6% en Australie dans les derniers recensements, l’islam est très présent dans l’imaginaire collectif et à l’origine de nombreuses haines. La crispation sur les frontières australiennes du début des années 2000 jusqu’à aujourd’hui, sous fond de terrorisme global et de protection du territoire, est le fruit d’une sensibilisation extrême d’une partie de la population sur l’immigration, notamment musulmane. Depuis 2011, un petit parti d’extrême droite, le Rise Up Australia Party, est ouvertement conservateur et anti-islam.

D’abord Angleterre(s) du bout du monde, puis Nouvelle-Zélande et Australie «blanches», devenues des pays ouvertement multiculturels à partir des années 70, les deux sociétés ont évolué assez différemment dans les dernières décennies. L’Australie connaît un taux de croissance élevé, s’inscrit pleinement dans la mondialisation dans les enjeux régionaux. Elle tente d’apparaître comme une puissance de référence dans la région mais reste fragile sur ses identités et ses projections. La Nouvelle-Zélande est moins dynamique, moins attirante (elle connaît notamment une fuite des cerveaux vers l’Australie) et plus en retrait des enjeux régionaux, elle tente d’apparaître comme un sanctuaire des antipodes. En dépit de cette tragédie qui touche le pays, Jacinda Ardern a très vite rappelé l’espérance portée par son pays : «Beaucoup de ceux qui auront été directement touchés par cette fusillade peuvent être des migrants en Nouvelle-Zélande, voire des réfugiés ici. Ils ont choisi de faire de la Nouvelle-Zélande leur foyer, et c’est leur foyer.»

Par Fabrice Argounes, Géographe, Université de Rouen. Auteur de la Théorie de la puissance (éd. CNRS) et co-auteur avec Pierre Singaravélou (et commissaire de l’exposition) de le Monde vu d’Asie – Une histoire cartographique (Seuil).

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