Cinquante ans après sa parution, L’Archipel du Goulag répond aux questions brûlantes de notre temps

« Nous ne mourrons pas tous, mais tous seront changés. » Ainsi parlait aux Corinthiens querelleurs et débauchés l’apôtre Paul. Alexandre Soljenitsyne le cite en exergue à la quatrième partie de son Archipel. Il s’adresse bien sûr à tous les « pensionnaires de cet enfer », les victimes, les bourreaux, les révoltés des « quarante jours de Kenguir », qui ont prouvé que tous ne sont pas restés le dos courbé. Il s’adresse aussi à tous les survivants, victimes rongées par le reproche : pourquoi ai-je survécu ? Et il s’adresse aussi à nous tous, lecteurs passés ou futurs, car L’Archipel du Goulag est un livre qui, d’un bout à l’autre, est une sorte d’immense lettre adressée à l’humanité, une lettre dont le destinataire ne sort pas indemne – s’il l’ouvre et la lit.

Bien sûr, il s’adresse en tout premier lieu à soi-même : car Alexandre Issaïevitch se confesse, s’autoaccuse, se retourne vers Ivan Denissovitch, son propre personnage, qui lui a ouvert le chemin de la gloire mondiale, et qui l’accompagne comme Virgile accompagne Dante dans sa descente aux enfers. Et puis il s’adresse également à nous. Évidemment aux négationnistes des camps, qui n’ont pas manqué et ne manquent pas à nouveau. Aux incrédules comme Bertrand Russel ou Aragon, ou Sartre, qui ne veulent pas désespérer Billancourt, et tous les indifférents qui pensent : « C’est leur affaire ! », ou encore, s’ils étaient « de gauche » : « De toute façon, avec les Russes, ça ne pouvait que rater ! »

Les questions brûlantes que nous posent aujourd’hui les massacres de Boutcha, du kibboutz Beeri et de Gaza en ruine – ce sont celles-là mêmes qui sont au centre de L’Archipel du Goulag. Et Soljenitsyne n’est nullement un ayatollah qui toujours impose sa réponse. Dans L’Archipel, il a plusieurs réponses, parfaitement contradictoires, même. Pour le dire en une expression, sa réponse essentielle est : « Élévation et dépravation vont de pair. » Mais comment, pourquoi ?

La quatrième partie de L’Archipel, « L’âme et les barbelés », celle qui commence par saint Paul, prolonge les grandes réflexions philosophiques ou théologiques des stoïciens, de Blaise Pascal ou de Goethe – sur ce qui fait que l’homme est homme, ou bien cesse de l’être. Sur la part de bourreau passif qu’il y a en chacun de nous. Dostoïevski, dans Notes de la maison des morts, apporte une réponse nette : la part de bourreau cachée en chaque homme peut toujours s’activer. Soljenitsyne a eu autant de mal que Dostoïevski à se déciller les yeux, il le dit et répète d’un bout à l’autre de L’Archipel. Et cela lui donne le droit de dénoncer bourreaux et planqués, de railler les incrédules de la « grande zone » (hors de la petite ; celle de l’immense archipel « zek »), de plaindre les victimes, les suppliciés, mais aussi d’admirer les héros et les sages, et de célébrer les vrais saints qu’il a aperçus au goulag.

Beaucoup de ses lecteurs en France reçurent le livre comme un coup de lance. L’intelligentsia française avait eu grand mal à repérer le point où « révolution devient contre-révolution », comme a dit Alfred Rosmer, un déçu très précoce du communisme léninien. D’où l’effet produit en France par L’Archipel, bien plus grand que dans les pays anglo-saxons : l’intelligentsia se déchira, mais Bernard-Henri Lévy, Philippe Sollers, et bien d’autres saluèrent le « nouveau Dante ». C’était moins un réveil qu’un électrochoc. On revenait au temps du Voyage au pays des Ze-Ka, de Jules Margolin (alors traduit par Nina Berberova) et de J’ai choisi la liberté, de Viktor Kravtchenko, qui, en 1949, avait secoué la France (et le lycée où j’étais élève). Le chemin parcouru pouvait se mesurer à l’évolution de Pierre Daix qui, en 1947, accusait Kravchenko de « mensonge » et d’« imposture », et, en 1973, avant même la sortie de l’Archipel et l’expulsion de Soljenitsyne d’URSS, publiait Ce que je sais de Soljenitsyne, où il raconte sa fièvre en lisant le discours du Nobel de Soljenitsyne, et en découvrant les affinités profondes entre lui-même, ancien détenu de Mauthausen, et Soljenitsyne - le « zek » (même acronyme que « Zeka », plus raccourci pour désigner le bagnard soviétique), or cet ancien « zek » voulait, par l’écriture d’un immense « essai d’investigation littéraire », autrement par l’art, faire découvrir le sous-sol du bagne soviétique. On pouvait voir en lui un terroriste russe, comme les avait aimés Camus, mais dont l’arme était non la bombe mais l’écriture. Évidemment, quelques mois plus tard, Daix accueillit L’Archipel à bras ouverts. De plus, Daix compare le rapport de Soljenitsyne à la révolution russe (mère du Goulag) et celui de Victor Hugo à la Révolution française (mère de la Terreur). On est à bonne hauteur, et Daix semble deviner qu’un des derniers ouvrages de Soljenitsyne sera Deux révolutions : la française et la russe. Or, qu’est-ce qui a détruit la révolution russe ?, se demande Daix ; et il répond : l’iniquité. Quant à comparer et peser au trébuchet les iniquités de notre monde, Daix s’y refuse, et a raison.

Est-ce L’Archipel du Goulag qui a détruit le régime communiste en URSS ? Personnellement, je l’ai pensé et écrit. L’Archipel me semblait être le cri qui avait déclenché l’avalanche. En tout cas, les contradictions du régime à l’égard de son auteur étaient flagrantes et ont aussi joué leur rôle. Si l’auteur d’Une journée d’Ivan Denissovitch avait été proposé pour le prix Lénine, pour L’Archipel, qui est en quelque sorte le développement poétique, philosophique, satirique de la Journée, on dut réunir le Politburo pour décider quoi faire. Et on décida, faute de mieux, de ne pas l’envoyer à nouveau dans l’archipel qu’il connaissait si bien. L’auteur fut donc arrêté une seconde fois, déchu de sa nationalité soviétique, proscrit et mis dans un avion pour l’Allemagne, dont le chancelier avait déclaré publiquement qu’il l’accueillerait volontiers.

Nul doute que ce livre était plus qu’un livre, et plus qu’un « essai d’investigation littéraire », comme l’affichait son sous-titre. Car il a fait l’histoire, et il reste un texte magnifique, contagieux, bien après que son contexte immédiat a disparu (mais, hélas, a repris sous d’autres formes). C’est pourquoi L’Archipel du Goulag pourra longtemps encore, à côté d’autres grands livres comme ceux de Vassili Grossman ou de Primo Levi, aider à comprendre ce qu’est l’homme, et comment on peut sortir du genre humain par la cruauté, le massacre, l’organisation de l’esclavage. Mais aussi résister.

Georges Nivat, spécialiste de la culture russe et professeur honoraire de l’université de Genève, est un des traducteurs de Soljenitsyne en français. Il a notamment publié « Le Phénomène Soljenitsyne » (Fayard, 2009) et « Les Trois Âges russes » (Fayard, 2015).

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