Comment empoigner la crise migratoire en Europe

Berne peut respirer. La Suisse ne se verra pas forcée par Bruxelles d’héberger quelque 2000 migrants, réfugiés et demandeurs d’asile supplémentaires en provenance d’autres pays européens. Face à l’opposition du V4, le groupe de Visegrad composé de la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la République tchèque, qui ont fait savoir haut et fort qu’elles ne voulaient pas chez elles de communautés musulmanes, le projet élaboré par Bruxelles et sponsorisé par l’Allemagne a capoté. Et, si la question d’une éventuelle redistribution des migrants est encore sur le tapis à Bruxelles, c’est une affaire de forme car personne n’y croit plus.

En fait, c’était, dès le départ, une vue de l’esprit, qui n’avait aucune chance de réussir pour des raisons qui auraient dû être évidentes.

Premièrement, Bruxelles a oublié que derrière les chiffres il y a des êtres humains conditionnés par des choix, des espoirs ou des illusions. Ainsi, la destination de cette vague migratoire n’est pas l’Europe en tant que telle mais spécifiquement l’Allemagne et la Scandinavie. Aucun Syrien, se trouvant en Allemagne, n’aurait accepté volontairement de se faire déplacer en Bulgarie ou en Roumanie et, même s’il l’avait fait, les frontières étant ouvertes, il serait rapidement revenu dans son pays de prédilection. La réallocation aurait donc exigé l’usage de la force, inconcevable.

Quant aux critères de répartition, ils étaient quantitatifs – population, revenu moyen, etc. – et faisaient abstraction d’autres considérations. Ainsi, le poids social de 20 000 Syriens n’est pas le même dans une Allemagne en plein boom économique, qui manque de main-d’œuvre, qu’en France, avec son taux de chômage, son économie au point mort et une immigration maghrébine de troisième ou quatrième génération que le pays n’arrive pas à intégrer.

La réintroduction par l’Allemagne des contrôles aux frontières n’a fait que confirmer l’évidence, à savoir qu’au niveau de la politique migratoire l’Europe n’existe pas. Il y a les pays d’entrée, essentiellement la Grèce et l’Italie, aux économies faibles et aux administrations déficientes, dont il n’y a rien à espérer. Il y a les pays peu attrayants, tels que la Pologne, les Etats baltes, la Roumanie ou la Hongrie. Et il y avait enfin les pays de destination, Allemagne, Suède, Autriche et Suisse qui, en fin de compte, sont les seuls en première ligne. Et, en face, il y a des millions de malheureux, migrants, réfugiés, demandeurs d’asile, toutes catégories confondues, qui ont perdu tout espoir entre autres parce que l’on n’a rien fait pour qu’ils gardent espoir.

Si la vague de réfugiés qui, dans un premier exode, s’est déversée dans les pays limitrophes de la ­Syrie a bénéficié d’une aide ma­térielle ponctuelle, ni l’Europe, ni le HCR, ni l’ONU ne se sont penchés un seul instant sur les possibles aboutissements stratégiques d’une crise humanitaire dont on ne voyait pas l’aboutissement. Et, s’ils l’avaient fait, ils auraient rapidement compris que c’était à partir des camps qu’il fallait réinstaller les Syriens, et cela par centaines de milliers, et ne pas attendre pour ce faire qu’ils se déversent vers l’Europe, au péril de leur vie, en une vague désordonnée. Et si l’enfer est pavé de bonnes intentions, il est certain que, face à un conflit dont les victimes ne voient pas la fin, les élans de générosité de l’Occident ont créé un appel d’air qui est aujourd’hui quasiment ingérable. Et s’il ne l’est pas, il le deviendra vu le nombre croissant d’Afghans, de Pakistanais et d’Irakiens qui commencent à arriver en Europe dans le sillage des Syriens.

Gérer le problème, cela consiste d’abord à en reconnaître la nature. La crise syrienne n’est pas un problème européen. C’est un problème arabo-musulman, que ses protagonistes n’ont pas su ou voulu gérer et dont les conséquences humanitaires débordent à présent sur l’Europe. Le résultat, c’est une crise impliquant trois continents et qui ne pourra être résolue que par un partenariat de tous les acteurs, européens, africains et asiatiques. Un tel partenariat exige une vision stratégique qui comprend asile, retour et réinstallation, mais à partir des camps.

En 1989, lorsque la crise des boat people vietnamiens semblait sans issue, quatre diplomates, agissant sans instructions de leurs gouvernements, rédigèrent un Plan d’action global qui, adopté par le HCR, permit de clore honorablement l’exode vietnamien.

Lors de la crise bosniaque, à l’initiative de la Suisse, de l’Autriche et de la Suède, une petite équipe travaillant dans les coulisses conçut le concept de protection temporaire qui assura l’asile aux Bosniaques et leur retour chez eux à la fin du conflit.

Face aux égarements de Bruxelles et aux défaillances du système de l’ONU, il appartient désormais à une poignée d’Etats de prendre le problème en main. Pourquoi pas l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse?

Alexandre Casella, ancien représentant du HCR pour le Moyen-Orient.

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