Comment éviter le rejet d’une religion

La cristallisation sur la visibilité de l’islam en Europe ne date pas d’aujourd’hui. Elle a commencé bien avant le 11 septembre 2001. C’est en 1989, à travers l’affaire du foulard dit islamique, en France, que les Français découvrirent les premiers, avec surprise, une présence musulmane massive et problématique. En effet, les musulmans de France sont la plus grande minorité musulmane en Occident. Quant à la date, elle reste doublement emblématique. Elle correspondait au bicentenaire de la Révolution française et à la chute du mur de Berlin, comme symbole de l’effondrement du bloc soviétique et de la faillite du système communiste.

Dès lors, le regard fut tourné en direction de cet islamisme obscurantiste, censé être l’héritier historique des idéologies totalitaires, qui viendrait remettre en cause les valeurs de la République. Le combat laïque contre le foulard dans les écoles a été mené contre une idéologie islamiste qui se cacherait derrière le voile – c’est comme cela en tout cas que cette affaire a été présentée et se présente encore. On a fini par interdire ce foulard à l’école quinze ans plus tard. Or on aurait pu éviter le vote de cette loi qui, au fond, n’a rien changé, car le problème n’a fait que se déplacer, prenant parfois des formes encore plus poussées comme le «voile radical» qui occupe aujourd’hui le législateur français et embarrasse même les organisations islamiques officielles les plus conservatrices.

Mais la votation suisse contre les minarets marque un tournant nouveau. Elle déplace ouvertement la crainte de l’islamisme à une peur de l’islam lui-même. Car, aujourd’hui, personne n’avance que les minarets sont le fait des islamistes. Les Suisses ont voté tout haut ce que beaucoup de nos concitoyens européens, y compris Français, pensent tout bas. Parmi les arguments avancés par les personnes qui ont voté cette interdiction, on trouve le principe de réciprocité. La même idée circulait déjà en Europe. C’est alors pour marquer leur solidarité avec les minorités chrétiennes vivant dans certains pays musulmans qu’ils se sont mobilisés massivement pour voter contre les minarets.

Les valeurs de liberté, égalité, citoyenneté et démocratie, même les valeurs chrétiennes universelles d’accueil de l’étranger, toutes se trouvent ainsi bafouées, remplacées par la loi du talion. Une votation étrange et problématique, ni laïque ni catholique.

Cet argument récurrent de réciprocité est inconsistant. Il prend en otage les musulmans d’Europe. Il est inconsistant car la condition des minorités chrétiennes dans ce qu’on appelle schématiquement ici, en Occident, le monde musulman, se trouve dans des systèmes politiques où sont exclues, non seulement des minorités ethniques et religieuses, mais toute la population majoritairement musulmane, qui se trouve privée, elle aussi, de liberté et de justice élémentaires.

Ces régimes politiques cadenassés, pour se maintenir éternellement en place, tantôt manipulent la religion, tantôt jouent sur la fibre nationaliste, tantôt manipulent les minorités ethniques les unes contre les autres, etc. Est-ce un modèle qui doit inspirer les démocraties occidentales ? En définitive, les Suisses ont reproduit et renforcé par leur vote ce qu’ils contestaient : l’intolérance. Beaucoup de Suisses doivent avoir honte de cette votation.

L’Eglise catholique, quant à elle, est restée heureusement fidèle à ses valeurs, responsable et cohérente avec elle-même. Elle a accueilli négativement le résultat de ce vote, au moment où certains catholiques de l’extrême droite prônent l’interdiction pure et simple de construction de mosquées, avec minaret ou pas. Nous en avons un échantillon à Bordeaux.

Au fond, il y a deux obstacles mentaux qui doivent être dépassés. La conviction dogmatique gravée dans certains esprits que l’islam est une religion inflexible et que, par conséquent, les musulmans ne méritent pas ou ne peuvent accéder à une pleine citoyenneté européenne.

L’ironie dans toute cette histoire, c’est que les Suisses ont voté contre un objet architectural d’origine chrétienne et non musulmane. Le minaret (en arabe sawma’a, qui veut dire «cellule d’ermites») est un monument inspiré des chrétiens orientaux de Shâm (Grande Syrie). Il est postérieur à l’islam. Ni la Mosquée du Prophète à Médine ni celle de La Mecque n’avaient de minaret. Faisons alors comme les premiers musulmans, inspirons-nous de notre environnement contemporain et ne restons pas figés dans le passé.

Néanmoins, cette interdiction des minarets en Suisse doit alerter les acteurs et les responsables religieux et associatifs de l’islam européen pour prendre en considération ce type de réactions passionnelles. Nous ne pouvons pas penser notre visibilité en Occident en tant que musulmans sans ce paradigme de l’irrationnel, de l’indéterminisme et de l’incertitude caractéristiques de notre monde postmoderne.

Nous devons toujours essayer d’ajuster en permanence notre visibilité religieuse en fonction des signes que nous renvoie une réalité de plus en plus imprévisible, car de plus en plus complexe. Et éviter d’être autistes et fermés dans certaines revendications, mêmes légitimes, si elles sont reçues négativement par les sociétés européennes. Et là on pourrait regretter les positions des responsables religieux et de certaines organisations islamiques, qui auraient pu donner, déjà en 1989, une dérogation générale aux filles, afin d’enlever leur foulard devant l’école au lieu de jouer le bras de fer avec les politiques qui, eux, sont plutôt à l’écoute de la société, laquelle est restée majoritairement hostile à cette pratique, entre autres.

Faisons la même chose avec les minarets. Il ne s’agit pas d’une vision défaitiste, il s’agit d’être réaliste, plus proche de la sagesse et de l’humilité.

Tareq Oubrou, recteur et imam de la mosquée de Bordeaux.