Comment les migrations recomposent les sociétés: l’exemple de l’Afrique

Poste frontière entre la Somalie et le Kenya. © Goran Tomasevic / Reuters
Poste frontière entre la Somalie et le Kenya. © Goran Tomasevic / Reuters

Le monde est aujourd’hui le théâtre de vastes mouvements de populations, qui n’offrent nulle part de contrastes plus marqués qu’en Afrique. Des cadres occidentaux s’y rendent depuis Genève et ailleurs en tant qu’expatriés, l’Europe est obnubilée par la crise liée aux migrants venus de l’autre côté de la Méditerranée, l’Afrique du Sud est en proie à des émeutes xénophobes ciblant les immigrés et les médias s’attardent, par les images, sur les souffrances des réfugiés. Derrière tout cela il y a la crainte que les mouvements transnationaux soient une menace pour l’autorité, la cohésion des communautés nationales ou la stabilité des frontières étatiques.

Une migration d’abord interne au sein du continent africain

Ces images sont frappantes, mais elles cachent une réalité plus nuancée. D’une part, ceux qui tentent la traversée de la Méditerranée sont une infime minorité par rapport à ceux qui se déplacent en Afrique même et la plupart des Africains demeurent au sein de leurs frontières nationales. D’autre part, même si des mouvements transnationaux posent des défis pour l’ordre établi, l’histoire de l’Afrique laisse à penser que la relation entre une stabilité «enracinée» et les mouvements de populations «déracinées» est loin d’être une voie à sens unique.

Tout au long des millénaires précédant l’époque coloniale, les mouvements de population ont donné lieu à l’émergence et au déclin d’Etats et de systèmes politiques. Le continent africain était relativement peu peuplé et il y avait toujours d’autres endroits où aller. Les parias, réfugiés, pionniers et aventuriers partaient à la recherche de nouveaux territoires frontaliers sur lesquels s’établir. Ils trouvèrent parfois des populations qui les accueillirent et ils développèrent, ensemble, un nouveau mode de vie grâce à l’appui, la créativité et le travail des nouveaux arrivants. Des liens politiques complexes furent mis au point pour gérer les relations de pouvoir entre les premiers arrivés et les nouveaux venus. De nombreuses communautés actuelles trouvent leurs «racines» dans ce processus d’intégration.

Le rôle joué par le système esclavagiste

Les traditions orales des principaux royaumes, cultures et empires africains évoquent des chefs héroïques issus de contrées sauvages et des colons pionniers qui donnèrent vie à des terres arides. De nouvelles communautés et des autorités étatiques complexes furent engendrées par ces mouvements démographiques. Mais même les royaumes les plus puissants ne pouvaient exercer qu’un contrôle limité sur la population. Si les souverains se montraient trop exigeants ou ne répondaient pas suffisamment aux besoins de leurs sujets, ceux-ci pouvaient simplement partir vers d’autres horizons et enclencher un nouveau cycle de mobilité.

Il n’existe pas d’illustration plus explicite du lien ambigu entre la mobilité et le pouvoir que les traites d’esclaves transatlantique et de l’océan Indien. Dans le contexte de la plus grande migration forcée de l’histoire, de nouveaux Etats sont apparus pour se défendre des esclavagistes, ou pour les approvisionner, tandis que des colonies d’esclaves libérés ou en fuite conçurent de nouveaux modes de fonctionnement sociétaux résultant du déplacement. Même la mobilité forcée des traites négrières internationales pouvait donner lieu à des structures d’autorité clairement définies et à des communautés sédentaires.

Comment les Européens ont tenté de contrôler cette mobilité

Bien entendu, toutes les questions relatives à l’Etat, à la communauté et à la mobilité trouvèrent une nouvelle définition au travers de l’expérience de la domination coloniale. Au cours de leur propre grande migration dans le monde, les Européens tentèrent de s’établir en Afrique, en partie en contrôlant la mobilité des populations africaines. Des frontières furent tracées pour définir des territoires précis et pour affirmer l’autorité coloniale sur ceux qui les peuplaient. Mais la brutalité de la conquête et du contrôle exercé par les puissances coloniales eut pour conséquence l’exode d’une proportion significative de la population. Et alors que les autorités coloniales avaient besoin d’une population sédentaire, les économies coloniales avaient besoin de mobilité. Des efforts considérables furent consacrés à la mise en place de systèmes de main d’œuvre migrante qui permettraient de «maintenir les Africains à leur place» en limitant la mobilité des femmes et des enfants tout en encourageant la mobilité saisonnière des hommes pour le travail dans les mines, les pâturages et les plantations. Si le pouvoir étatique était défini par le territoire, la sédentarisation des populations a également alimenté la mobilité.

La chute de l’empire colonial fut à son tour un projet transnational. Les mouvements anticolonialistes établirent des liens dans l’ensemble du continent, échangeant des idées et des individus. La mobilité devint véritablement transnationale à mesure que les notions d’Etat, de communauté et de territoire furent intégrées dans le discours des nations. Ce furent souvent les plus mobiles des Africains, ceux qui avaient pu étudier en Europe, aux Etats-Unis et ailleurs qui furent les artisans de cette révolution. Le transnationalisme alimentait l’idée de l’Etat-nation.

Les réfugiés, ces bâtisseurs d’État

Les guerres civiles ont toutefois rapidement révélé que certaines de ces nouvelles nations ne seraient pas forcément une patrie pour tous ceux qui y résidaient. Au regard du monde postcolonial, le réfugié est apparu comme l’archétype de l’acteur transnational, transgressant les frontières et ne trouvant ni ici, ni là-bas de véritable patrie. Le cycle de mobilité et d’installation se poursuivit. Au cours des dernières décennies, ces réfugiés ont figuré parmi les bâtisseurs d’État les plus dynamiques et efficaces du continent. Des Etats «diasporiques» ont par exemple été établis au Rwanda et en Erythrée par des réfugiées de retour au pays avec des connaissances, des expériences et des ressources acquises au quatre coins du globe. Et pourtant leurs actions, que ce soit l’intervention du Rwanda au Congo ou le contrôle interne de la population mis en place par le régime en Erythrée, ont poussé de nombreux individus à l’exil, reproduisant la dynamique de mobilité forcée. Comme leurs prédécesseurs légendaires, ces dirigeants, anciens réfugiés, démontrent à nouveau que la mobilité n’est pas à sens unique.

Les migrations transnationales et l’implantation des peuplements nationaux sont des actions transitoires, pas des identités. Les individus à l’origine de telles actions transnationales continuent à transformer les nations qu’ils transgressent, tout en contribuant à leur développement politique, économique et social. La longue histoire de l’Afrique montre que les communautés établies, la stabilité de l’autorité et une grande mobilité sont intimement liées. L’une ne menace pas l’autre, mais lui donne forme.

Aidan Russell, professeur assistant en histoire internationale. Traduit de l’anglais par Julia Gallin.


Cet article a été publié dans la nouvelle édition de Globe, la revue de l’Institut de hautes études internationales et du développement. ©The Graduate Institute, Geneva

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *