Comment on vit à Diyarbakır

Vivre à Diyarbakır, c’est naître dans une langue et parler de là, de ce lieu où le kurde, parce qu’il a été interdit, n’est pas un kurde correct, où le turc, parce que ceux qui vivent là ne sont pas turcs, n’est pas un turc correct, où ce que l’on parle n’est le dialecte, le patois d’aucune langue, où ce que l’on entend n’est surtout pas un accent mais une langue qui « boite », où le kurde et le turc se sont méchamment contaminés l’un l’autre aux niveaux grammatical et sémantique et, n’en restant pas là, où ils se sont brisés l’un l’autre. C’est dire : « Autant pour les fautes de l’Etat ! »

C’est voir, alors que la ville est parcourue par toutes sortes de rumeurs du type « Aujourd’hui les commerçants baissent le rideau, demain aussi », la conscience politique du petit commerçant qui, à la porte de sa boutique, verre de thé à la main et cigarette au bec, regarde si ses confrères ont fermé ou pas. C’est voir, alors qu’une bombe explose soudain en pleine journée et que l’on poursuit son chemin, souriant d’avoir entendu quelqu’un dire : « Mince alors, ils commencent tôt aujourd’hui », la conscience politique du mendiant qui prie pour « qu’Allah libère vos prisonniers et qu’il fasse que l’on retrouve les os de vos morts ».

C’est voir des mioches jouer dans la rue, voir l’un d’entre eux, pensant qu’un autre triche, lever les mains au ciel en s’écriant, révolté, « Vous trouvez ça juste ? », et un autre, prenant des airs de sage, lui répondre : « Est-ce que l’Etat est juste ? ». Les voir, et rester planté là, bouche bée.

Apprendre parfois à ne pas vivre

Vivre à Diyarbakır, c’est penser au Moyen-Orient dès les premières heures du matin et, aux dernières heures du soir, être encore en train d’y penser. C’est vivre dans un endroit où le mot « basané » prend tout son sens. C’est expliquer longuement « pourquoi les Kurdes naissent vieux ». Vivre à Diyarbakır, c’est parfois apprendre à ne pas vivre. C’est porter le fardeau d’une capitale illégale en rêvant qu’un jour cette ville deviendra, dans tous les sens du terme, la « capitale des colombes » [Diyarbakır est une ville célèbre pour ses colombes et pigeons].

C’est, dans les manifestations, ne pas remarquer comment le slogan « Vive la fraternité des peuples » est soudain passé, d’un coup de ciseaux, du turc au kurde « Bijî biratîya gelan » et entendre la personne à côté de vous dire : « Ça oui, vive les belles-sœurs des peuples ! » [la confusion provient d’une interprétation erronée du mot kurde « biratî » (fraternité), qui laisse penser que le kurde n’est pas bien maîtrisé par ses propres locuteurs].

C’est entendre un vieux monsieur répondre à la question « Que pensez-vous de l’Etat ? » par un « Valla, je suis content de l’Etat, moi », et voir le journaliste de la télévision kurde Roj TV [basée en Belgique] fulminer après avoir coupé caméra et micro : « Ils n’ont pas brûlé ton village ? »

– Si.

– Ton fils n’est pas mort dans la montagne ?

– Si.

– Tu ne traînes pas ta chienne de vie dans cette ville ?

– Si.

– Et alors, comment tu peux être content de l’Etat ? »

Et c’est entendre le vieil homme répondre : « Ça, c’est mon point de vue officiel » avant de le saluer bien bas.

Une ville interdite de deuil

Vivre à Diyarbakır, c’est dire : « Laisse-moi te dire un mot » et parler deux paragraphes. C’est, à 12 ans, être témoin de l’assassinat non élucidé de Vedat Aydın, à 13 ans de celui d’Apê Musa, à 36 ans de celui de Tahir Elçi et, dans l’intervalle, de ceux de centaines de gosses dont on a malheureusement depuis oublié les noms. C’est passer sa vie à pleurer en répétant assassins, assassins, assassins… C’est vivre dans une ville où les seuls lieux qui se développent de manière « stable » sont les cimetières, dans une ville de longue date interdite de deuil où, pour cette raison, on n’arrive pas à guérir le traumatisme. C’est se lancer dans d’effrayantes crises de rire noir.

C’est répondre par un silence à la déclaration de la mère d’un élève de 18 ans qui, un matin, apparaît à la porte de votre classe pour vous dire que son fils « n’est pas rentré à la maison hier soir ». Parce que ce jeune de 18 ans ne rentrera pas le jour d’après non plus, ni le jour d’après, ni celui d’après… Diyarbakır est une ville où les mères s’opposent violemment à ce que leurs enfants portent des baskets, car à Diyarbakır, c’est pour aller manifester que les jeunes portent des baskets. C’est une ville où il faut comprendre différemment le fait de rentrer tard à la maison.

Diyarbakır, c’est la ville où, alors que dans le monde entier on défile pour une vie meilleure, les Kurdes défilent simplement pour « vivre » et « se soulèvent » car ils n’ont pas d’autre choix pour rester debout.

Poivrons et antennes paraboliques

C’est la ville du poète Ahmed Arif, qui s’écrit, bravache : « Tirez, merde tirez ! On ne me tue pas comme ça, moi ! » C’est celle de l’écrivain Hicri İzgören, qui écrit : « A tous les coins de rue, ils me demandent mes papiers d’identité, moi j’ouvre ma chemise et je montre ma blessure », et c’est celle de son collègue Kemal Varol, qui écrit : « Parce que la violence de la vie a besoin de spectateurs. »

Vivre à Diyarbakır, c’est entendre le chauffeur du minibus répondre au vieil homme qui demande, en lui tendant tout honteux sa monnaie, un tarif étudiant pour économiser deux centimes : « T’es en quelle classe, papi ? » A Amed, si tu demandes à un gosse qui vend des simits combien il en vend chaque jour, il te répond : « T’en veux un ou pas ? Joue pas à l’Etat avec moi, j’ai pas que ça à faire. »

C’est la ville des belles vieilles dames qui sont les premières à proclamer l’autonomie en accrochant des poivrons à sécher aux barrières de police, grillant toutes les instances du pouvoir. C’est la ville des gens qui en ont marre d’insulter copieusement les médias généralistes qui diffusent de fausses nouvelles, et où l’on trouve sur le balcon ou le toit de chaque maison une antenne parabolique.

C’est une ville où l’on emploie des expressions extraordinaires comme « se calomnier soi-même » pour en définir l’« état d’esprit ».

Amed ou Diyarbakir ?

C’est une ville où, lorsque vous voulez réparer votre salle de bains, votre cuisine ou votre balcon, vous trouvez des artisans très compétents dans l’art de « casser et de détruire » (car c’est ce qu’enseigne la guerre) mais pas un seul qui sache « faire et construire » (car en leur temps, tous les maîtres artisans arméniens ont été chassés de la ville). C’est aussi la ville des artisans qui, après avoir terminé un travail bâclé, vont vous demander de l’argent pour la dot de leur mère.

Diyarbakır, c’est une ville, pas une cité, dont la colère, la joie et la révolte sont à nulle autre pareilles, que vous ne pouvez vous empêcher de regarder sans y croire, même quand vous y vivez depuis quarante ans. Alors : Amed [le nom de la ville en kurde] ou Diyarbakır ?

C’est une ville qui est en guerre depuis cent ans pour son identité, qui en a amplement payé le prix, et c’est peut-être l’une des villes au monde qui a le plus d’identité, Amed ou Diyarbakır. C’est la ville où, si vous avez eu l’heur d’y naître, vous avez entendu plus tôt que les gens de la même génération nés ailleurs les mots froids de l’Etat, où vous avez été forcés très tôt de les comprendre et de les connaître mais où les seuls et uniques mots dont vous ayez pu être diplômés sont ceux de la révolte.

En fait, je crois que j’aurais dû me contenter de dire ceci : Diyarbakır est une longue phrase qui contient l’Etat et la révolte.

Murat Özyaşar, enseignant du secondaire, a été mis à pied à la rentrée comme plus de 10 000 de ses collègues qui ont protesté contre les exactions de l’armée turque dans le Kurdistan turc. Il a par ailleurs été retenu sept jours en détention au début du mois d’octobre. Depuis le coup d’Etat raté de juillet, Ankara mène de vastes purges pour faire taire la contestation. Murat Özyaşar fera paraître en février 2017 un recueil de nouvelles intitulé Le Rire noir (Galaade). Cet article, d’abord paru dans le quotidien turc Evrensel Pazar, a été traduit par Sylvain Cavaillès.

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