Comment relancer l’Europe pour sortir de l’impasse

Por Jean François-Poncet, Sénateur UMP du Lot-et-Garonne, ancien ministre des Affaires étrangères (LE FIGARO, 24/11/05):

Il est temps de réagir. La période de réflexion ouverte par le résultat de la consultation du 29 mai est l’occasion de se livrer à un triple exercice : tirer, une fois pour toutes, les leçons du référendum ; mettre au clair les voies nouvelles dans lesquelles il est nécessaire que l’Europe s’engage le moment venu, convenir avec les partenaires de la France des initiatives à prendre en attendant, pour éviter que l’Union ne s’effrite.La principale raison du non français n’est pas européenne. Elle est nationale, et concerne l’Allemagne et l’Italie autant que la France : c’est l’impuissance des trois grands pays fondateurs à réaliser les réformes qu’exige l’adaptation de leurs économies à la mondialisation. Cette incapacité explique les maux dont ils souffrent : croissance anémique, chômage insupportable, et peur de l’avenir qui débouche sur une peur de l’Europe que l’élargissement amplifie au lieu de dissiper. Mais les causes européennes du désenchantement qui mine l’Union sont elles aussi décisives. En voici quelques-unes.

On aperçoit de plus en plus mal ce que l’Europe apporte à ses membres depuis que ses deux politiques clés, agricole et régionale, sont menacées et que celles préconisées par l’agenda de Lisbonne, pour stimuler la recherche et l’innovation, ont été mises au placard.

L’Union n’a plus de «moteur». La Commission, gardienne de l’intérêt général, est la plus faible qu’on ait connue. Le couple franco-allemand tient, mais il est paralysé par les incertitudes politiques pré ou postélectorales qui affectent les deux pays. Quant à l’Angleterre, dont on pouvait penser qu’elle profiterait de la situation pour saisir les rênes de l’Union, elle est en train de laisser passer sa chance.

Les Etats membres, enfin, ne sont d’accord ni sur le modèle économique et social à promouvoir, ni sur les élargissements futurs à envisager, ni sur l’éventuelle vocation politique de l’Union. Ce constat serait dévastateur s’il ne fallait le relativiser à la lumière de l’expérience passée : faut-il rappeler que, lors de la négociation du traité de Rome, la France ne jurait que par la «planification souple» et le contrôle des prix et des changes, alors que l’Allemagne «du miracle économique», celle de Ludwig Erhard, avait résolument opté pour le libéralisme ? Faut-il rappeler que, entre «l’Europe puissance» de la France et «l’Europe espace» de la Grande-Bretagne, le rapprochement ne s’est jamais fait ? Quant à l’élargissement, certains s’y sont engagés d’enthousiasme, d’autres, dont la France, y ont été à reculons. L’Europe, pourtant, n’a jamais cessé d’avancer.

Si la situation de la construction européenne est assurément critique, elle est donc très loin d’être désespérée. Encore faut-il pour la relancer qu’existe une volonté politique forte et qu’on s’entende sur les inflexions à lui apporter dans au moins trois domaines essentiels : les institutions, la mondialisation, l’identité.L’Union à 25, à 27 ou à 30 ne survivra pas avec les institutions du traité de Nice. Chacun en convient. La Convention européenne présidée par Valéry Giscard d’Estaing a fait en la matière un travail remarquable. Moins on y touchera, mieux cela vaudra. Le problème consistera, le moment venu, à s’entendre sur la meilleure façon d’intégrer les principales dispositions de la première partie de la Constitution dans le corps des traités existants. La grande majorité des Européens ne reprendra confiance dans l’Union que si elle est vue comme un atout face à la mondialisation et non comme son cheval de Troie. Cela implique la mise en oeuvre de deux politiques complémentaires. L’une est offensive : elle vise à rendre l’Europe compétitive en développant, avec d’importants moyens, la recherche, l’innovation, la création d’entreprises ainsi que la mise à niveau de ses universités. La seconde est protectrice, mais pas protectionniste. Insister sur la «préférence communautaire» crée de faux espoirs en France, divise les Européens et suscite un tollé ailleurs. Prenons plutôt des mesures concrètes, ad hoc, à l’instar des Etats-Unis qui n’hésitent pas à venir en aide à leurs secteurs menacés à coups de tarifs antidumping et d’avantages fiscaux. Soyons efficaces mais pragmatiques. La perspective de l’adhésion de la Turquie a déclenché à travers l’Europe un puissant réflexe identitaire. Il est de plus en plus clair que la conception britannique d’une zone de libre-échange sans frontières est minoritaire. La majorité des Européens souhaite que l’Union soit bordée par des frontières clairement établies n’incluant que des pays unis par la géographie, l’histoire et la culture. Il est possible que cette aspiration contredise les intérêts stratégiques de l’Europe en direction du Moyen- Orient et du Caucase. Mais elle est profondément ancrée. A l’ignorer, on courrait le risque de voir les référendums qui sont désormais constitutionnellement obligatoires en France pour toute nouvelle adhésion, après celle de la Roumanie et de la Bulgarie, déboucher sur autant de rejets.

Sans changement de cap, l’Union ne retrouvera pas la confiance des Européens. Mais ni la France ni l’Italie ne seront en état d’en débattre sérieusement avant leurs prochaines échéances électorales. Or, l’immobilisme autorise toutes les dérives. Aussi faut-il agir. Heureusement, les domaines où l’Europe peut le faire sans traités nouveaux ne manquent pas. Le récent sommet de Hampton Court en a dressé la liste. L’énergie est sans doute le secteur qui se prête le mieux à une initiative de l’Union.

L’essentiel est de montrer concrètement aux opinions publiques la valeur ajoutée que l’Europe peut apporter aux Etats membres.

Pour la France, la feuille de route est claire : cesser de se marginaliser, rentrer dans le jeu européen, convenir avec le futur gouvernement allemand du sens et du moment de la relance que l’Europe attend.