Comment sortir du piège de la dette ?

Partout dans les médias c’est le même discours : les Etats doivent impérativement se serrer la ceinture. A les écouter, il n’y a pas d’autres alternatives : il faut à tout prix rembourser les dettes, sans quoi, les marchés sans pitié se chargeront de nous ruiner. C’est une erreur majeure.

Ces politiques de rigueur et d’abdication face aux marchés nous conduiront droit à la ruine. Pour le comprendre, il faut revenir à l’origine de nos problèmes. Oui, la crise est due à un endettement excessif des économies occidentales. Mais les Etats n’en sont pas les principaux responsables. Dans la plupart des pays, c’est l’endettement des banques et des ménages qui nous a mené au bord du gouffre. L’intervention salutaire des pouvoirs publics a alors permis d’éviter le retour de la Grande Dépression. Le système bancaire a été sauvé in extremis et les plans de relance ont empêché l’économie de s’effondrer sur elle-même. Evidemment, ces actions ont provoqué une explosion de nos déficits publics. Il fallait casser la spirale déflationniste qui menaçait. Banquiers et ménages ont ainsi passé la “patate chaude” de la dette aux pouvoirs publics.

Comment en est-on arrivé là ? La responsabilité est à chercher du côté des politiques de libéralisation instaurées sur l’ensemble de la planète depuis les années 1970. Selon leurs partisans, personne mieux que les marchés, ne pouvait orienter les choix des agents économiques. Il convenait donc d’ôter toute entrave susceptible de les réguler, en particulier les contrôles et autres règles prudentielles instaurées après la crise de 1929. Cette dérégulation a permis l’accumulation de risques délirants dans le système financier. Un deuxième élément est à chercher du coté de la libéralisation des échanges. Chine, Japon et Allemagne ont engrangé des excédents sur le reste du monde et les ont recyclés vers les pays déficitaires, finançant ces derniers et favorisant ainsi leur endettement excessif. Enfin, la libre circulation des capitaux a provoqué un phénomène de dumping fiscal en faveur des entreprises et des plus riches. A partir des années 1980, la répartition de la richesse s’est faite au profit des détenteurs de capitaux et des fractions les plus aisées de la population. Chômage et augmentation des inégalités ont poussé les classes moyennes à s’endetter de plus en plus, tout en réduisant les recettes de nos systèmes de protection sociale. Ces éléments expliquent l’accroissement massif de la dette dans nos pays.

UNE HAUSSE DE LA FISCALITÉ DU CAPITAL, DES ENTREPRISES ET DES TRÈS HAUTS REVENUS

Ce constat posé, que faire pour sortir de l’impasse dans laquelle nous ont conduit trente années de dérégulation ? Vouloir y répondre par la rigueur est un contresens économique dramatique. Si tous les Européens suivent l’exemple de l’Allemagne, c’est le remake de 1929 assuré. La rigueur provoquera une chute de la consommation et la déflation suivra. La dette sera encore plus lourde à supporter et nous ne pourrons éviter des conflits commerciaux entre pays. Nous avons la connaissance, le devoir et les moyens d’éviter les erreurs de nos aînés. Le soutien à l’économie est indispensable, tant que la croissance n’aura pas repris de manière plus vigoureuse. A cet égard, l’attitude de l’Allemagne est cruciale. Nos amis allemands ne peuvent plus se contenter de faire reposer leur prospérité sur la consommation de leurs voisins. Ils doivent assumer leur rôle de première puissance de la zone Euro, en étant un élément moteur de cette relance.

Mais comment sortir du piège de la dette ? Puisque s’attaquer aux dépenses risque de faire resurgir le spectre de la déflation, les seules options restantes sont l’augmentation ciblée des recettes fiscales et la croissance nominale du PIB, en partie grâce à l’inflation. est inévitable. Des mesures obligeant les banques et assurances à prêter aux gouvernements à des taux réglementés doivent être envisagées, comme cela a été fait après-guerre dans de nombreux pays. La Banque centrale européenne doit suivre l’exemple de la Banque centrale américaine (Fed), et poursuivre la monétisation de la dette en la rachetant directement sur les marchés.

D’aucuns qualifieront ces politiques de défaut déguisé. Ils n’ont pas forcément tort. Mais cela ne fera que contrebalancer l’accumulation des richesses qui s’est effectuée depuis plusieurs décennies en faveur du capital et des plus hauts revenus. Cela favorisera une plus grande cohésion au sein de nos sociétés, et c’est le seul moyen de sortir les économies occidentales de l’ornière de la dette.

Bertrand Groslambert, doyen de la recherche à la Skema Business School.