Comment un parti néonazi s’est hissé jusqu’au parlement grec

La fulgurante ascension du parti néonazi grec n’a rien de surprenant: elle est résultat d’une application stricte de formules qui ont fait leur preuve dans la première moitié du XXe siècle. Organisation quasi militaire du parti, parades improvisées, encadrement des quartiers sensibles, intimidations de journalistes, opérations punitives contre des immigrés. Tout caricatural qu’il soit, l’adoption par le parti Aube dorée du code de conduite de l’activisme nazi des années 20 semble avoir porté ses fruits. Reste que pour trouver un écho dans la société, les singeries politico-médiatiques des hommes en noir ont besoin d’un terrain fertile: un certain racisme irréfléchi et populaire, aggravé par la crise.

La place Agios Panteleimon, à Athènes, était jusqu’à présent célèbre pour sa grande église. «La plus grande des Balkans», selon le vendeur de journaux du coin. Elle sera désormais connue comme le quartier d’Athènes d’où s’est déployé le mouvement d’extrême droite néonazie. C’est ici qu’ont débuté en 2009 les expéditions contre des immigrés menées en plein jour par des milices de l’Aube dorée. Cela est parti de rassemblements de «riverains excédés», décidés à chasser les étrangers, souvent clandestins, qui y avaient trouvé refuge. Sont venus s’ajouter des activistes de gauche pour soutenir les étrangers, puis la police antiémeute aux côtés des «riverains excédés», membres du parti ultranationaliste pour la plupart, venus de loin afin de «nettoyer» le quartier.

Après plusieurs nuits de bataille rangée où la place est passée successivement des gauchistes aux ultranationalistes, la mairie a décidé de fermer l’objet de la discorde: l’aire de jeux destinée aux enfants.

Car bien plus que les clandestins qui se prélassaient sur les marches de l’église, ce sont les petits Pakistanais sur les balançoires qui révoltaient les riverains. A Athènes, les aires de jeux sont en majorité fréquentées par des enfants d’immigrés. Les Grecs préfèrent garder les leurs chez eux ou les parquer dans des espaces de jeux privés et sécurisés.

Les écoles, les parcs et les squares témoignent de l’évolution de la composition ethnique de la société. Le pays, réputé homogène dans les années 90, compte aujourd’hui plus de 20% d’étrangers. C’est la dernière vague qui semble avoir fait déborder le vase: des sans-papiers pakistanais, irakiens, nord-africains, qui s’entassent pas dizaines dans des appartements insalubres du centre-ville.

La crainte des étrangers est renforcée par une aggravation sans précédent de la situation sociale dans les quartiers du centre historique. Clandestins et héroïnomanes forment un dangereux cocktail qui rend certaines rues impraticables. Ajoutez à cela un traitement médiatique subtilement xénophobe quand il n’est pas ouvertement raciste, et vous avez l’explication de l’abandon par les Athéniens des espaces publics. Aux places où résonnent des cris d’enfants allochtones, les Athéniens préfèrent les centres commerciaux des faubourgs: des îlots climatisés auxquels ils se rendent en voiture.

La Grèce s’apprête à ouvrir plusieurs centres de rétention pour clandestins dans des camps militaires désaffectés. Le premier, a été inauguré en grande pompe une semaine avant les élections. Des maisons préfabriquées de la protection civile ont été réquisitionnées pour constituer en urgence le premier centre de rétention administrative du pays.

Il est probable que les attroupements de sans-papiers dans le quartier central d’Omonia prennent fin. Ce qui sera plus difficile à éradiquer, c’est une certaine xénophobie «innocente et répandue», que rien ne contrarie, si ce n’est la peur d’être un jour qualifiée de raciste par «l’Europe».

La crise ne fait qu’aggraver ce ressentiment. Non seulement l’Etat ne fait pas assez pour protéger les minorités et intégrer les étrangers, mais il maintient en vigueur des lois discriminatoires en totale contradiction avec la législation européenne.

Le «petit» racisme populaire et viscéral ne peut réellement exister que s’il est secondé par un racisme institutionnel, tout aussi irréfléchi, pas encore politique, mais sur le point de le devenir. C’est le racisme des files d’attentes kafkaïennes auxquelles sont confrontés les demandeurs d’asile; celui des cartes de séjours d’un an systématiquement livrées avec des dates de validité périmées. Celui encore des milliers de jeunes apatrides, nés, scolarisés et devenus majeurs en Grèce, à qui l’Etat refuse pourtant la moindre reconnaissance.

Signe de lâcheté d’une administration qui n’ose pas contrer ouvertement des revendications xénophobes, la décision en 2009 d’interdire l’accès à l’aire de jeu pour calmer les «riverains excédés» fut le feu vert pour le déploiement dans l’espace public des milices de l’Aube dorée. C’est depuis ce jour que leur présence insolente n’a cessé de croître. Protecteurs autoproclamés des personnes âgées face à toutes sortes de menaces réelles ou imaginaires, les hommes en noir ne se cantonnent plus à la place Agios Panteleimon. Ils interviennent partout où le devoir les appelle. Reste l’aire de jeu tristement scellée, rappel pitoyable du coup monté qui les aura portés au parlement.

Christophe Catsaros, rédacteur de la revue «Tracés»

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