Comprendre le chavisme par-delà les effets déformants du mythe

La fièvre de mars 2013 retombée, loin des unes de journaux et des plateaux de télévision où les approximations succèdent aux caricatures, le chavisme s’apprête à devenir un fascinant objet de recherche. Comme le péronisme pour l’Argentine, il sera sans doute à l’origine de la reconstruction des sciences sociales au Venezuela. Les Argentins n’en finissent pas depuis cinquante ans de réinterpréter le péronisme. Les Vénézuéliens débattront longtemps pour trouver les clés de compréhension du tsunami qui a tout emporté de leur vie politique depuis quinze ans. Et, comme les Argentins, il leur faudra lutter contre les effets déformants du mythe qui est déjà en train de naître.

Comprendre le chavisme passera par trois opérations de recherche simples à formuler, mais complexes à mettre en œuvre : historiciser, contextualiser et comparer. Que représente Hugo Chávez dans l’histoire du Venezuela et de l’Amérique latine ? Que doit cette expérience à la conjoncture économique des années 2000 ? Qu’a-t-elle de différent des autres expériences de gauche dans le continent ? Je me limiterai ici à cette dernière question, en m’appuyant sur un livre bilan (la Gauche en Amérique latine, 1998-2012, Presses de Sciences-Po) publié il y a quelques mois.

Personnage complexe, Chávez a alimenté des tendances contradictoires, ce qui explique la polarisation qu’il a suscitée. Au plan politique, il a bien approfondi et dégradé la démocratie. Le développement de pratiques participatives au niveau local, comme le budget participatif au Brésil, a suscité un réel engouement. Que les dispositifs mis en place dans les quartiers soient politisés n’enlève rien au mérite d’avoir permis aux oubliés de la démocratie vénézuélienne de délibérer sur des questions qui les concernent. Dans le même temps, les chavistes ont mis en place ce que la science politique qualifie aujourd’hui d’«autoritarisme électoral», qui repose sur des élections libres mais précédées de campagnes (très) déséquilibrées. Il est vrai que l’opposition a longtemps refusé le jeu de la compétition électorale, préférant tenter un coup d’Etat (2002) et paralyser le pays (2003).

Au plan économique, Chávez a bien étatisé l’économie et accru la dépendance du Venezuela vis-à-vis de l’économie internationale capitaliste. Aucun autre pays d’Amérique latine n’a autant nationalisé d’entreprises, mais aucun autre n’est à ce point dépendant de ses exportations de matières premières (pétrole). Comparé au reste du continent, le Venezuela a connu ces dernières années des taux de croissance parmi les plus faibles et des taux d’inflation parmi les plus élevés. Sa monnaie a dû être dévaluée à plusieurs reprises.

Au plan social, Chávez a bien réduit la pauvreté et les inégalités et exposé ses concitoyens aux pénuries et à la violence. C’est bien au Venezuela, ainsi qu’en Bolivie, en Argentine et au Nicaragua, dans cette Amérique latine de gauche, que les inégalités ont fortement baissé. Le Venezuela est même devenu le pays d’Amérique latine le moins inégalitaire. La proportion de pauvres y est passée de 48,6% en 2002 à 27,8% en 2010. Peu de pays ont fait mieux ou aussi bien. En Colombie, la diminution a été moins sensible, de 49,7% à 37,3%. Mais le Venezuela est aussi devenu un pays où le lait, l’huile et le sucre sont parfois absents des rayons des magasins et où surtout la sécurité personnelle est aléatoire. Caracas a été classée troisième ville la plus dangereuse du monde en 2012.

Au plan international enfin, Chávez a bien entretenu des amitiés douteuses et ardemment milité pour l’intégration régionale en Amérique latine. Sa diplomatie du «mégaphone» et de la provocation l’a positionné à la tête du camp anti-impérialiste sans pour autant convaincre les grands pays (Brésil, Mexique, Argentine, Colombie, Pérou). Hugo Chávez a placé l’énergie et la finance au centre de l’agenda d’intégration, au détriment du commerce. Son empressement à bâtir un régionalisme «postlibéral» s’est toutefois heurté aux ambitions du Brésil d’offrir à ses grandes entreprises un marché élargi à tout le continent. L’Union des nations sud-américaines (Unasur) porte la marque de Chávez, mais aussi du Brésil de Lula.

Un bilan à ce point contrasté résiste aux simplifications. Toutefois, deux pistes mériteront d’être creusées et croisées. La trajectoire de vie du «Comandante» et ses qualités personnelles devront être appréciées à leur juste valeur. Chávez n’a pas été un adolescent endoctriné par le communisme, comme cela a été écrit. Il était plutôt obsédé par le base-ball. Mais le jeune Hugo a grandi dans le dénuement et a très tôt admiré des personnages comme Ezequiel Zamora qui, au XIXe siècle, avait pris la défense des pauvres dans sa région natale des llanos. Né pauvre dans un pays riche, il a développé un penchant anti-oligarchique conforté par la répression sanglante du soulèvement populaire de 1989. Le leader du coup d’Etat manqué de 1992 s’est alors révélé charismatique et visionnaire. Une fois au pouvoir, il s’est montré aussi démagogue, autoritaire et surtout saisi par l’urgence des réformes au-delà de toutes contraintes imposées par l’Etat de droit.

L’économie politique du pétrole, en second lieu, est un grand classique des sciences sociales. Nous savons à quel point l’exploitation d’une rente est défavorable à la démocratie. Parce qu’elle rend inutile le prélèvement de l’impôt, la richesse pétrolière défait le lien citoyen. De plus, elle convertit l’Etat en un butin que les détenteurs du pouvoir confisquent à leur profit et refusent de soumettre à la compétition électorale. Hugo Chávez n’était pas un dictateur. Il a su donner une dignité à son peuple en l’érigeant au rang de sujet politique. Mais il n’a pas dissuadé son entourage de se constituer en nouvelle bourgeoisie (que les Vénézuéliens appellent la «boli-bourgeoisie», ou «bourgeoisie bolivarienne»). La recherche devra croiser ces variables pour montrer comment le Venezuela a engendré un révolutionnaire impatient, mais mauvais gestionnaire. Hugo Chávez était assurément un personnage hors norme, comme seule la littérature latino-américaine en a décrit. Un défi pour les sciences sociales.

Par Olivier Dabène, professeur à Science-Po, président de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc)

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