Constitutionnaliser l’islam ?

L’islam continuera de jouer un rôle dans les sociétés musulmanes si l’on en croit certaines figures musulmanes médiatiques, dont l’islamologue Tariq Ramadan. Compte tenu du fait que les Tunisiens, Egyptiens, Libyens, etc., seraient attachés, plus que tout, à la référence musulmane. Soit. C’est le droit le plus strict des pays concernés. Il serait ô combien malséant de faire ici de l’ingérence politique et/ou culturelle. Chacun de nous doit respecter la liberté de personnes qui se sont libérées, seules, du joug de leurs potentats respectifs. Elles ont donc plein droit de choisir leur modèle de société.

Il est désormais acquis que les islamistes ont rallié plutôt tard les manifestations contre les dictatures, sauf peut-être au Maroc, où le mouvement Justice et bienfaisance, fidèle à une ligne d’opposition radicale à la monarchie depuis des décennies, était présent dès les débuts du Mouvement du 20 février. Il en constitue d’ailleurs une solide force d’appoint en prenant soin de ne pas scander le retour au califat auquel il peut appeler par ailleurs.

Néanmoins, certains intellectuels de la scène musulmane, au premier rang desquels Tariq Ramadan, ne vont pas au fond des choses. Et ce n’est pas le prétendu “double discours”, une fois de plus, qui est en cause. Ce dernier pèche plutôt par omission qui est un biais de la réflexion. Et il s’en satisfait sans doute bien volontiers. Certes, les sociétés musulmanes restent attachées, pour une majorité d’entre elles, à l’islam, mais peut-on déterminer à quel type d’islam ? Il est une pluralité de modes d’être musulman comme il est mille et une façons d’être non musulman en terre d’islam majoritaire…

Où commence l’islamité et où s’arrête-t-elle ? Comment doit se matérialiser ou se concrétiser la référence à l’islamité de l’Etat dans les espaces sociaux ? A défaut, pourquoi s’entêter à vouloir conserver une telle référence dans les nouvelles Constitutions ? C’est ce type de questions qu’il est indispensable de poser aux défenseurs de l’inscription de l’islam dans les Constitutions nationales afin de les faire sortir du bois et qu’ils expriment ce qu’ils entendent par “islam, référence éthique dans les pays arabes”.

Aussi, constitutionnaliser l’islam, n’est-ce pas introduire, bon gré mal gré, une inégalité de traitement entre les citoyens selon qu’ils sont oui ou non musulmans ? Il importe seulement d’assumer, sans se dérober, ses choix ou positions de principe. Par ailleurs, si l’islam peut ou doit tenir un rôle dans les configurations postrévolutionnaires, encore faut-il que cela se traduise de façon distincte du référent laïque, puisque si les principes islamiques rejoignent, d’après les acteurs politiques et intellectuels musulmans, les grands principes à l’origine de l’Etat de droit démocratique (ce que nous ne récusons pas), alors pourquoi invoquer, en ce cas, l’islam, sinon à des fins rhétoriques ou dilatoires ?

Quid de la rupture du jeûne en public, de l’obligation, dans certains établissements scolaires publics par exemple, d’observer le rite de la prière en présence de l’enseignant, du contenu dogmatique et idéologique de certains manuels scolaires, qui flattent davantage l’ego musulman mais n’élèvent certainement pas la conscience critique de l’individu, de la censure qui frappe l’ethos homosexuel, etc. ? C’est dans ces interrogations que s’incrustent l’impensé ou les non-dits qui constituent l’angle mort des réflexions des leaders d’opinion musulmans.

Si certains d’entre ceux-là se disent favorables à la distinction des autorités civiles et religieuses, il faut les prendre au pied de la lettre. Sont-ils, oui ou non, pour le refus d’une interaction, parfois liberticide, entre le temporel et le spirituel, du fait de la collaboration étroite entre les autorités politiques et les oulémas, au demeurant souvent instrumentalisés par les premières ? Ou n’est-ce pas, si l’on suit leur idée de vouloir distinguer autorités civiles et religieuses, l’amorce d’une laïcité qui n’ose pas dire son nom car elle demeure encore taboue en terre d’islam ?

Nous ne le pensons pas, car il ne s’agit que d’une simple division ou répartition des tâches. De deux choses l’une, donc : soit la référence à l’islam apporte une plus-value par rapport à la laïcité et, le cas échéant, il faut avoir le courage de le dire en énumérant les conséquences pratiques du point de vue politique, économique et social. Soit celle-ci est formelle ou oratoire et, auquel cas, pourquoi ne pas entonner le chant de la laïcité sans crier ensuite à l’occidentalisation de l’ordre intérieur et à son hégémonisme culturel.

Par Haoues Seniguer, enseignant à l’Institut d’études politiques de Lyon, membre du Groupe de recherche et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient.

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