Contre le «business model» d’al-Qaida, la guerre classique est impuissante

Par Ted Goranson, directeur de recherches à la Sirius-Beta Corp., ancien directeur des recherches au sein de la US Defense Advanced Research Projects Agency (LE FIGARO, 13/09/06):

Cinq années ont passé depuis les attaques terroristes de septembre 2001 sur New York et Washington, et pourtant il semble que les décideurs n’ont que très peu appris sur le mode de fonctionnement des cellules terroristes et sur leurs faiblesses. L’Administration Bush utilise toujours l’expression «guerre contre le terrorisme» et se comporte comme s’il s’agissait vraiment d’une guerre de type habituel où un gouvernement en combat un autre. Pourtant, après cinq années d’efforts militaires, les stratégies basées sur le ciblage d’un adversaire unique n’ont fait qu’aggraver la situation. Il est temps de comprendre le nouveau modèle de conflit en train d’émerger.

Pour que le paradigme «guerre» fonctionne, l’Administration Bush fait allusion à al-Qaida comme à un ennemi précis. En réalité, il n’y a pas de grand organisateur ou de financier des activités terroristes. Les attaques de Madrid, Bali et Londres, ainsi que plusieurs tentatives déjouées aux États-Unis et en Grande-Bretagne, étaient toutes caractérisées par leur organisation dispersée. Il s’agit de complots générés de façon indépendante qui ont utilisé les ressources ad hoc, souvent à l’intérieur du pays visé.

Ces petites opérations manquaient aussi d’un schéma interne commun. Les motivations terroristes diffèrent de cellule à cellule, même de personne à personne. Les individus peuvent être motivés par le profit ou la soif de puissance, ou pour des raisons politiques et religieuses, alors que d’autres agissent par haine ou pour le grand frisson. En outre, il y a de grandes différences en termes de risques, de récompenses et d’impératifs à mesure que l’on escalade la chaîne organisationnelle ou que l’on passe d’une cellule à une autre. Les modèles militaires conventionnels sont équipés pour décapiter une chose qui, dans ce cas précis, n’a pas de tête.

Les caractéristiques de cette nouvelle structure ont déjà été étudiées dans un contexte très différent. Le terrorisme est la version violente d’une «entreprise virtuelle agile». Une entreprise virtuelle est un petit groupe qui s’assemble tout seul en organisation juste assez grande pour mettre en oeuvre une intention collective.

Les entreprises virtuelles sont inhabituellement novatrices, et dans le secteur des affaires, elles constituent sans doute le seul système capable d’élaborer efficacement un produit unique. L’industrie de la production ciné- matographique en est un exemple flagrant. En fait, c’est sans doute le modèle commercial de l’avenir.Les bénéfices des entreprises virtuelles viennent de leur légèreté en termes de stabilité. À l’heure actuelle, la plus grande partie du prix d’un produit finance l’énorme et inefficace organisation qui l’a assemblé. Presque toute la créativité et la résolution des problèmes se passent dans de petites entreprises et sont «intégrées» plus tard par les grosses compagnies, dont l’infrastructure est chère et fragile, et qui conservent la plus grande partie des bénéfices.

Ce modèle est à la base du monde des affaires d’aujourd’hui, tout comme la centralisation en a été la stratégie de défense privilégiée. Quand vous achetez une voiture à General Motors, 80 cents de chaque dollar dépensé reviennent à GM, qui se gère pratiquement seul. Les petits fournisseurs vous procurent en fait 80% de la valeur et de l’innovation, mais ne reçoivent que 20% de la récompense.

Ironie du sort, les recherches approfondies sur des modèles alternatifs ont été financées par le département américain de la Défense, qui, en tant que plus gros acheteur de machinerie complexe du monde, voulait des biens de meilleure qualité, moins chers et davantage sur mesure. Ces recherches ont découvert les conditions et les mécanismes déclencheurs nécessaires pour faciliter la constitution autonome de petits groupes opportunistes et pour leur permettre de se comporter comme de grandes entreprises. Malheureusement, le programme de recherches a été annulé avant que ses découvertes ne puissent s’appliquer au monde des affaires, sûrement parce qu’il menaçait de grandes entreprises.

On oublie souvent que le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld a abandonné une confortable retraite pour réorganiser l’armée américaine en une force plus petite et plus agile, en utilisant certaines de ces mêmes idées. Mais l’organisation de l’invasion de l’Irak, pour laquelle Rumsfeld avait préconisé le recours à moins de soldats que prévu, montre une piètre compréhension des systèmes distribués. Alors que les troupes étaient déployées dans le but d’une entrée et d’un retrait souples, l’Administration Bush finit par les utiliser pour une occupation à l’ancienne.

Les terroristes ont montré un talent plus grand pour capitaliser sur les modèles d’opérations distribuées. Des foules de textes apparaissent dans le monde musulman sur les études stratégiques du djihad. Le plus connu en Occident est The Management of Savagery [la gestion de la brutalité], mais seulement parce qu’il a été traduit et rendu public.

Ces livres (et les tendances qu’ils indiquent) deviennent moins dogmatiques et de plus en plus complexes en termes d’adoption des techniques modernes de management. Leurs recherches comprennent sûrement la jeune science du management de l’entreprise virtuelle : comment nourrir et soutenir des cellules auto-organisées.

La première leçon à tirer pour les décideurs occidentaux est peut-être que les entreprises virtuelles s’appuient sur une culture de la confiance. Certains genres de confiance peuvent être basés sur une notion artificielle du «pas nous» plutôt que sur de vraies valeurs et sur l’expérience directe. C’est pour cette raison que les actes de l’Administration Bush ne font que renforcer la dynamique de l’entreprise virtuelle terroriste. La rhétorique de Bush «eux et nous» définit clairement un «autre» et le positionne en tant qu’ennemi cohésif. Son approche «guerre» aide les terroristes islamiques à considérer l’Occident comme une force tout aussi unie et malveillante.

À l’avenir, le modèle de l’entreprise virtuelle façonnera la manière dont seront conduites les affaires, dont seront livrées les guerres et sans doute la façon dont les services gouvernementaux seront administrés. Il promet de dissocier la gestion des finances de celle de la production, impliquant des innovations et une croissance économique plus rapides. Cependant, si les gouvernements occidentaux ne développent pas une profonde compréhension de la manière d’opérer de ces structures, ils n’ont aucune chance de combattre l’entreprise terroriste agile.