Contre le fanatisme islamiste, réduisons la misère

Qu’est-ce qui peut amener de jeunes Français à massacrer d’autres Français au nom du djihad ? Incapables d’expliquer de tels actes, certains dénient qu’ils aient le moindre sens : l’on aurait affaire à un comportement « nihiliste » qu’il serait vain de chercher à élucider. A moins que l’on ne se contente d’explications psychologiques : les assassins de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher ou du Bataclan seraient des malades et des fous, semblables aux tueurs en série qui sévissent outre-Atlantique. Pour rendre compte d’un phénomène que l’on ne comprend pas, l’on use et l’on abuse du néologisme « radicalisation », invoqué comme un mantra, soit pour dénoncer cette « radicalisation de l’islam » qui définirait l’islamisme djihadiste, soit pour pointer, comme le politologue Olivier Roy, une « islamisation de la radicalité » (Le Monde, 25 novembre 2015).

Ainsi les termes « radicalisation » et « radicalité » sont-ils devenus synonymes d’extrémisme et de violence. Voilà qui ne va pas de soi : un vieux parti laïque et républicain ne s’est-il pas désigné jadis comme radical ? Faudrait-il soupçonner Gambetta et Clemenceau d’apologie du terrorisme ou de fanatisme religieux ? Il ne s’agit, nous dira-t-on, que d’une question de vocabulaire. Certes, mais la dérive sémantique à laquelle nous assistons peut avoir des conséquences redoutables : à force d’identifier radicalité et extrémisme terroriste, notre gouvernement en est déjà venu, dans le contexte de l’état d’urgence, à inquiéter des écologistes « radicaux »…

Le sentiment d’injustice engendre de l’indignation

Il est temps d’en revenir au sens initial de ce mot. « Etre radical, disait Marx, c’est prendre les choses par la racine. » Radicale est une révolte qui s’en prend aux racines de la souffrance sociale, au chômage, au racisme, à la relégation dans des quartiers déshérités. Une telle révolte peut récuser toute action violente sans cesser pour autant d’être radicale. En revanche, les objectifs que se donnent les différents courants salafistes et islamistes se caractérisent par leur manque de radicalité. Au lieu d’agir pour transformer les conditions sociales qui génèrent l’exclusion et l’injustice, ils prônent un repli sur des pratiques et des croyances identitaires ou en appellent à une guerre sainte contre l’ensemble des « infidèles ». Que l’on cesse donc de condamner de manière indifférenciée la « radicalisation » ! C’est une autre radicalité qui est requise, une critique radicale qui revendique de profondes transformations de la société pour mettre fin, autant que possible, aux discriminations et au mépris. Il ne s’agit pas d’un vœu pieux ou d’une utopie.

Pourquoi refuse-t-on d’admettre que la souffrance sociale puisse favoriser la propagation du fanatisme islamiste ? Sans doute par crainte de disculper les assassins en trouvant des « excuses » à leurs actes. Et pourtant comprendre n’est pas justifier, expliquer n’est pas pardonner. Qui oserait nier que des discriminations existent dans notre pays, qu’elles peuvent éveiller un sentiment d’injustice, voire susciter une révolte comme celle qui a embrasé les banlieues il y a dix ans ? L’on doit alors se demander comment une protestation légitime peut, dans certains cas, se laisser détourner vers de tout autres objectifs : comment une frange, certes très minoritaire, des jeunes révoltés peut s’engager dans des réseaux qui sèment la terreur et la mort. Le sentiment de subir une injustice engendre de l’indignation et de la colère ; mais il arrive que la colère vire à la haine.

Une « expression de la misère »

Or, à la différence de la colère, la haine n’a plus aucun rapport au juste et à l’injuste. C’est un affect qui vise uniquement à détruire ses cibles, à anéantir ses objets de haine, un affect qui se propage et s’accroît en se nourrissant seulement de soi-même, de sa propre rage de destruction. Comment est-il possible de passer de la colère à la haine, de la révolte au désir de meurtre ? Il faut avouer que cette dérive mortifère demeure énigmatique, car elle met en jeu ce qu’il y a de plus intime, de plus singulier en chaque sujet, la part de liberté qui est la sienne dans sa relation à ses fantasmes, à sa jouissance, à la mort. Parce que la haine n’a rien à voir avec l’exigence de justice, ceux qui se laissent emporter par elle peuvent se reconnaître dans un dispositif dont l’objectif n’est pas de lutter concrètement contre les inégalités, de transformer la société dans le sens d’une émancipation, mais simplement de terroriser et de tuer : un dispositif de terreur. Afin de capter la haine et de lui donner une cible, ce dispositif construit la figure monstrueuse d’un Ennemi absolu qui ne mérite que la mort, et cette cible s’élargit sans cesse. L’on commence par viser de prétendus « blasphémateurs », puis l’on en vient à massacrer aveuglément le plus grand nombre possible de « mécréants ». Car l’horizon ultime d’un tel dispositif, le rêve qui le hante, est l’extermination de masse, la terreur sans limites.

Ainsi une juste colère, une indignation légitime peuvent-elles permettre à la haine de surgir et de se déchaîner. Sans doute est-ce pour cela que les dispositifs qui s’efforcent de la capter se réclament si souvent d’une croyance religieuse, qu’il s’agisse aujourd’hui de l’islam ou, au siècle dernier, de ces religions séculières que furent le fascisme et le communisme stalinien. L’on connaît la célèbre formule de Marx définissant la religion comme « l’opium du peuple ». Mais on oublie qu’il la caractérise en même temps comme une « expression de la misère » − une aliénation − et comme une protestation contre cette misère.

C’est cette protestation que nous devons aussi entendre derrière les hurlements de rage du fanatisme djihadiste : une révolte qui s’est laissé dévoyer, défigurer par la haine, embrigader au service d’une stratégie de terreur. Il importe de comprendre un tel processus si l’on espère le contrer. Ce qui implique de ne pas confondre les différents modes de « radicalisation » ; de combattre sans concession et sans relâche ce qui peut alimenter les dispositifs de terreur, tout en soutenant de manière critique les pôles de radicalité qui ne se fondent pas sur un fanatisme mortifère, mais se donnent des objectifs d’émancipation sociale.

Jacob Rogozinski est professeur à la faculté de philosophie de Strasbourg.

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