Contre l’impunité de l’ex-dirigeant d’ETA Josu Urrutikoetxea

La mémoire n’est pas solide. Pas plus la mémoire personnelle que celle des communautés. Cependant la justice ne peut être liquide. Nous savons, nous savons bien pour en avoir souffert avant, que, lorsque la morale courante est subvertie par la peur ou par la propagande, la perception des seuls innocents – les victimes – peut se dégrader au point que l’opinion commune les considère comme moins innocents. Et qu’elle considère comme moins coupables leurs assassins et prédateurs.

C’est en ce moment, tout spécialement, que nous avons besoin de nous armer contre l’impunité et le négationnisme des grands crimes ou criminels. Josu Urrutikoetxea – « Josu Ternera » – a dirigé, plus de vingt ans durant, la stratégie du groupe terroriste ETA d’assassinats de centaines de personnes, dont ceux, délibérés, d’enfants : il est le responsable direct de la persécution de milliers de familles. Le responsable d’une stratégie de persécution totale incluant le silence imposé, l’interdiction du droit de penser librement, la traque, l’extorsion, la violence physique et l’expulsion des réfractaires à ses critères identitaires exclusifs. Je ne le sais que trop pour être née et avoir grandi dans l’épicentre de la culture nationaliste exclusive et totalitaire, rendue obligatoire en tous lieux. Une pathologie national-populiste très agressive s’est développée parmi les terroristes et la branche politique d’ETA, sous l’autorité de Josu Urrutikoetxea. On prétend aujourd’hui blanchir ces actes, façon la plus commode mais la moins utile à long terme, d’affronter ce passé.

« Certains ont humanisé la figure de Ternera »

Ternera a fui la justice il y a dix-sept ans. Il est resté en clandestinité jusqu’à son arrestation, le 16 mai dernier, dans les Alpes françaises. Comme tant d’autres opérations de lutte contre le terrorisme, son arrestation a eu lieu grâce à une opération conjointe de la Guardia civil (gendarmerie) espagnole et des services secrets français (DGSI). Le 19 juin, la cour d’appel de Paris, contre l’avis du ministère public, a accepté la requête des avocats de Ternera de mise en liberté de l’etarra [membre de l’ETA]. Les magistrats n’ont pas pris cette décision en considérant son grave état de santé, mais en supposant, comme l’alléguait le terroriste, qu’il n’allait pas se dérober à la justice – bien qu’il ait été en fuite quelques semaines plus tôt.

Le ministère public français, opposé à cette décision, a activé les trois mandats d’arrêt européen lancés par l’Espagne pour éviter qu’il soit mis en liberté. L’Audiencia nacional de Madrid [tribunal chargé de juger des affaires internationales et de terrorisme] le réclame afin de le juger pour délits de « lèse humanité ». Il devra aussi rendre des comptes devant la justice espagnole pour l’attentat de 1987, contre la caserne de la garde civile à Saragosse, où onze personnes ont péri, parmi lesquelles cinq enfants en bas âge qui dormaient là avec leur famille lors de l’explosion de la bombe.

Certains dirigeants espagnols ont humanisé la figure de Ternera. Ces jours-ci, en France, le parti Europe Ecologie-Les Verts a demandé sa libération. Qualifiant l’etarra d’« artisan de la paix » et d’acteur « déterminant » dans la sortie du conflit au pays basque. On a là un cas typique de loup déguisé en agneau, malgré toute la bonne volonté qui anime certains de ses défenseurs. D’un point de vue objectif, l’impunité sape la confiance dans les institutions en altérant la qualité de la démocratie. L’un des piliers de l’Etat de droit démocratique est la justice. La valeur républicaine de l’égalité est la base du principe d’accès à la justice des victimes. Il ne saurait y avoir d’impunité pour les délits qui attaquent à la racine un autre des grands principes républicains : la liberté.

« Pense comme moi, tais-toi ou meurs ». Ainsi a été attaquée la liberté de conscience, la liberté de penser. Malheureusement, les responsables de la diffusion de cette identité criminelle et excluante n’ont pas su affronter le fond d’intolérance idéologique, ou de phobie à l’égard de tout ce qui est espagnol, qu’elle véhicule.

Nous, les victimes du terrorisme d’ETA et nos familles, ne nous sommes pas vengées, nous n’avons organisé aucun terrorisme de riposte, nous avons seulement défendu pendant des décennies la loi et la liberté, ainsi que le droit à la justice. Il n’y a pas de situation comparable de violation des droits fondamentaux dans une société démocratique, où la réponse des victimes ait été un mouvement de résistance morale par la parole. C’est précisément pour cela que l’organisation terroriste ETA a, en 2008, directement menacé de mort, dans ses communiqués, quelques-unes des victimes du terrorisme qui élevaient la voix.

L’ex-commissaire européen Frans Timmermans a souvent dit que le droit à la justice n’est pas quelque chose d’optionnel dans nos sociétés. Ce qu’il souligne en parlant de préserver les valeurs de l’article 2 du traité de l’Union européenne : « L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’Etat de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités », tout en précisant que « ces valeurs sont communes aux Etats membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes. » Nos droits naissent des grands principes de liberté, égalité, fraternité. Ces valeurs nous ont permis de résister aux terroristes. Je ne peux imaginer qu’on soit dans le même temps cruel envers les innocents et particulièrement sensible au sort des responsables de crimes reposant sur la persécution idéologique.

Maite Pagazaurtundua est une femme politique espagnole. Ancienne présidente de la Fondation des victimes du terrorisme, elle est députée européenne indépendante élue sur la liste Ciudadanos. Son frère, policier à Andoain, a été assassiné par ETA en 2003. Traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan.

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