Corée du Nord : « L’Amérique se retrouvera seule au Conseil de sécurité »

Voici vingt-quatre ans, un quart de siècle, que l’obscure dynastie des Kim – le grand-père, le père et le fils – construit sans relâche son arsenal nucléaire et la panoplie de missiles qui vont avec. Longtemps, cet effort immense, sans commune mesure avec l’effroyable pauvreté à laquelle ce peuple de 25 millions d’habitants était soumis, a été expliqué en Occident par l’obsession de la survie du régime. La dissuasion, c’était l’assurance-vie du régime disait-on ; ce que semblait confirmer, a contrario, le sort subi par Saddam Hussein en 2003, puis par Kadhafi en 2012, éjectés du pouvoir puis tués, précisément pour n’avoir pas su à temps se procurer un tel bouclier atomique.

Après six essais nucléaires – dont le dernier sans doute thermonucléaire –, des dizaines de tirs de missiles – dont le surprenant exploit d’un essai réussi de missile intercontinental –, le tout en quelques mois, il se trouve encore des voix pour prétendre qu’un tel arsenal n’a qu’un but strictement défensif : garantir l’intégrité du régime, d’abord face aux Etats-Unis.

Et si cette analyse, somme toute rassurante, était fausse ? Si, au lieu d’être un instrument défensif, l’arsenal désormais en place était au contraire le moyen offensif d’en finir avec le statu quo ? De réunifier la Corée, tout d’abord, du Nord vers le Sud et non l’inverse, à l’opposé du modèle allemand qui semblait jusqu’ici le seul possible au vu de la santé insolente de l’économie sud-coréenne ? D’en finir ensuite avec la présence dominante des Etats-Unis, non seulement dans la péninsule, mais aussi au Japon et dans l’ensemble de la région Asie-Pacifique ?

Le tandem missile balistique intercontinental (ICBM)-bombe H change en effet radicalement la donne. Une fois l’Amérique ouvertement vulnérable, que vaut la dissuasion élargie américaine sur la Corée du Sud, voire sur le Japon ? Qui, parmi les promeneurs innocents des rues de Philadelphie ou de Boston, voudra mourir pour Séoul ou même pour Tokyo ?

De Cuba à Pyongyang

Cet emploi offensif de l’atome a un précédent : la crise nucléaire la plus grave qu’ait connu le monde, en 1962, à Cuba. C’était pour démontrer à l’époque la vulnérabilité du territoire américain, et donc l’inanité du parapluie des Etats-Unis sur l’Europe, que Khrouchtchev, qui ne disposait pas à l’époque d’ICBM, avait décidé de déployer des missiles de moyenne portée à Cuba, face à la Floride.

Mais devant le risque d’escalade, le Kremlin, fondamentalement conservateur, n’était pas allé jusqu’au bout de la tension et les missiles avaient été retirés. Sauf que Donald Trump n’est pas John Kennedy, et Nikita Khrouchtchev n’est pas Kim Jong-un. Personne en Occident, pas plus probablement qu’à Pékin ou qu’à Moscou, ne connaît les intentions de l’homme de 33 ans qui règne sans partage à Pyongyang. Nul ne sait ce qu’il mange, ce qu’il pense, ce qu’il veut. Echanger la pérennité du régime et même une aide économique substantielle contre le gel de son programme nucléaire lui a déjà été proposé. En vain.

Faudra-t-il alors le traiter en supergrand, au risque d’inciter les proliférateurs d’aujourd’hui et de demain – à commencer par l’Iran – à se conduire de la même façon ? Ou bien la Corée du Nord, implicitement soutenue par la Chine, vise-t-elle à changer radicalement la carte du Pacifique et à se débarrasser de la présence américaine ? Car si la dissuasion américaine ne vaut plus rien en Corée, pourquoi les Etats-Unis resteraient-ils encore engagés dans la région, au risque d’être entraînés dans une escalade qu’ils ne maîtriseront pas ? En vérité, l’ambassadeur de France à l’ONU, François Delattre, a eu raison de faire ce diagnostic devant le Conseil de sécurité : « Il ne s’agit plus d’une menace régionale, mais d’une menace globale. Il ne s’agit plus d’une menace virtuelle, mais d’une menace imminente. Ceci n’est pas une menace sérieuse, mais une menace existentielle. »

Eviter l’escalade

Ouvrir la voie à la désescalade est aujourd’hui la seule option. Ce devrait être le rôle de l’ONU et de la diplomatie. Sauf que l’administration Trump, après avoir hésité et vociféré à tort et à travers, considère aujourd’hui qu’elle joue sa crédibilité. Comme en 1941 face au Japon, l’Amérique veut couper tous les approvisionnements de pétrole qui font vivre la Corée du Nord. A ceci près que les 850 000 tonnes livrées chaque année à Pyongyang proviennent de Chine et que la Chine n’a aucun intérêt à se plier aux demandes américaines, et qu’elle préférera toujours une Corée du Nord communiste à ses frontières, plutôt qu’une Corée du Sud – alliée aux Etats-Unis – à ses portes. Quant à la Russie, elle est elle-même « punie » par des sanctions américaines sur la Crimée et n’aura guère le goût d’aider Washington.

Autrement dit, l’Amérique se retrouvera seule au Conseil de sécurité – bien qu’entourée de ses alliés européens – et ses sanctions échoueront. Si ce nouvel échec devait convaincre Kim de franchir un nouveau degré dans l’escalade, alors nous nous approcherions dangereusement d’un conflit ouvert. A ce stade, seul un accord sino-américain, soutenu par la Russie et l’Europe, pourrait permettre de sortir de cette spirale. Il reste à en articuler les contours, y compris les contreparties pour Pyongyang. Mais le temps presse.

Pierre Lellouche, ancien ministre.

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