Coup sur coup, de la banalité du putsch militaire en Turquie

Quatre jours après la tentative du coup d’Etat, le 19 juillet, la statue de Mustafa Kemal vue à travers la vitre endommagée du quartier général de la police, à Ankara. Photo Dimitar Dilkoff. AFP
Quatre jours après la tentative du coup d’Etat, le 19 juillet, la statue de Mustafa Kemal vue à travers la vitre endommagée du quartier général de la police, à Ankara. Photo Dimitar Dilkoff. AFP

L’échec de la tentative de coup d’Etat perpétrée par un groupe de militaires putschistes ce 15 juillet en Turquie invite à comprendre pourquoi, depuis la seconde moitié du XXe siècle, les militaires recourent de façon si régulière aux coups d’Etat pour s’imposer sur les gouvernements civils. En effet, depuis les premières élections concurrentielles turques de 1950, l’armée intervient de multiples façons dans le jeu politique : coups d’Etat, gouvernance parallèle, financement d’associations et d’organisations politiques, etc. Comment expliquer cette banalité de la présence militaire dans un système partisan concurrentiel ?

L’armée turque est parfois considérée comme une institution extérieure au jeu politique, protectrice d’un système incapable de gérer des situations de crise et comme la gardienne des valeurs kémalistes, en particulier l’occidentalisation et la laïcité. En ce sens, les militaires sont considérés comme les garants de la continuité de l’Etat et de la démocratie face à un personnel politique incapable d’assurer le bon fonctionnement du régime. L’armée convoque d’ailleurs, lors de chacune de ses interventions (en 1960, 1971, 1980 et 1997), le rôle de protectrice de l’intégrité de l’Etat que les trois Constitutions successives (1924, 1961 et 1982) lui confient. En mobilisant un répertoire de légitimation sécuritaire (contre le communisme et les Kurdes en 1980, ou les islamo-conservateurs en 1997), en prétendant intervenir au nom de l’unité nationale et en éliminant, physiquement ou politiquement, les groupes et les individus accusés d’avoir mis en danger l’unité nationale, les militaires se présentent comme les gardiens du régime mis en place par Mustafa Kemal en 1923 et de l’unité du pays.

L’hypothèse d’une armée extérieure au système politique fait cependant l’impasse sur le fait que le fonctionnement même de l’armée peut être vu comme une conséquence de l’absence de neutralité de l’Etat. L’armée subit, comme les autres institutions étatiques, l’influence des logiques partisanes. Elle est une cible privilégiée pour les partis de gouvernement cherchant, comme le fait l’AKP depuis 2002, à s’approprier l’appareil d’Etat pour reproduire leurs positions de pouvoir. Elle connaît, comme les autres institutions étatiques, des processus de politisation de certains de ses secteurs, exposés, et parfois opposés, aux initiatives politiques du gouvernement et du parti dominant.

Les quatre coups d’Etat qu’a connu la Turquie depuis 1960 s’expliquent ainsi par la volonté de certains officiers de contrôler les ressources de l’institution en opposition à l’état-major, au ministère de la Défense et, plus généralement, aux institutions civiles. Pour comprendre la place qu’occupe l’armée en politique, deux tensions propres à l’institution doivent donc être prises en compte : d’une part, elle est politiquement divisée ; d’autre part, elle est traversée de tensions sociales et générationnelles très fortes. L’investissement dans le politique représente ainsi une solution possible pour capter des ressources et résoudre les tensions qui minent l’institution.

A reprendre l’histoire de l’armée turque depuis les années 50, on est frappé par l’instabilité interne de l’institution, qui doit travailler durement à assurer son homogénéité. Ainsi, le coup d’Etat du 27 mai 1960 est fruit d’une politisation de secteurs de l’appareil militaire mécontents des politiques menées par le Parti démocrate, alors au pouvoir depuis une dizaine d’années. Le coup du 12 mars 1971 peut également être analysé comme un sous-produit de la politisation de l’institution, puisque c’est pour prévenir un putsch d’officiers radicaux que l’état-major suspend le jeu politique et prend le pouvoir. En 1980, c’est pour mettre en place un programme économique néolibéral et éradiquer la gauche que ce dernier intervient une nouvelle fois. Cette politisation des officiers est donc un facteur décisif des interventions. Elle montre que l’armée a dû apprendre à se protéger des risques d’éclatement, ce qu’elle fait lors de chacune de ses interventions, en modifiant la Constitution et en mettant sur pied des dispositifs législatifs et réglementaires permettant à l’état-major de disposer d’un plus grand contrôle sur ses troupes. L’institution militaire apparaît alors en tension interne permanente entre des secteurs intégrés aux réseaux collusifs des partis de gouvernement, et d’autres pour lesquels le coup d’Etat représente un moyen de prendre – ou de garder – le contrôle de l’institution tout en revendiquant son autonomie politique. Elle est donc, à l’image des autres institutions publiques, exposée aux initiatives partisanes visant à investir l’Etat et à l’influencer, mais dispose des ressources coercitives nécessaires pour se protéger des initiatives des partis et reconfigurer le jeu politique à son avantage.

Le système politique turc des années 2010 se rapproche ainsi de celui des années 50, quand le Parti démocrate, dominant, était parvenu à s’entendre avec une partie de la hiérarchie militaire au détriment des officiers. Cependant, contrairement à la situation observable au cours de ces années 50, l’institution militaire dispose aujourd’hui de procédures de contrôle et de dispositifs disciplinaires qui interdisent tout mouvement subversif d’envergure. Les militaires n’apparaissent donc plus en mesure de mettre un terme au renforcement du parti dominant au pouvoir. L’AKP dispose alors des marges de manœuvres nécessaires pour mettre en place un modèle (économique, politique et social) dominant qui, comme l’ont montré les manifestations massives de la place Taksim à Istanbul au printemps 2013 ainsi que l’incapacité du gouvernement à résoudre la «question» kurde, n’apparaît pas consensuel. Dans ce contexte d’appropriation massive des ressources et des positions étatiques par le parti au pouvoir, ce désaccord sur le modèle social se double d’un très faible niveau de confiance entre élites politiques. Et, pour la première fois depuis le début des années 60, ces conflits sociaux et politiques se déroulent sans que l’armée ne puisse les instrumentaliser.

Gilles Dorronsoro, Professeur de science politique à Paris-I Panthéon-Sorbonne, et membre de l’Institut universitaire de France.
Benjamin Gourisse, Maître de conférences en science politique à l’université Paris-Dauphine, PSL Research University.

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