Coupables complaisances à l’Ouest avec Kadhafi

Doyen des chefs d’Etat du monde, Mouammar Kadhafi est le plus ancien dictateur dans le plus petit grade (il n’est que colonel), mais pas le moins sanguinaire vis-à-vis de son peuple. Il a aussi fait tuer des militaires américains passant une soirée dans une discothèque berlinoise ou de simples passagers de compagnies aériennes sans oublier la prise en otage des infirmières bulgares, entre autres. Ces différents agissements lui ont valu un raid américain sur Tripoli en 1986 et d’être considéré comme un commanditaire terroriste.

Kadhafi a franchi un pas supplémentaire en mettant en place un programme de fabrication d’armes de destruction massive avec l’aide des Nord-Coréens avant 2003. Il y a finalement renoncé en voyant que les Etats-Unis envahissaient l’Irak de Saddam Hussein, officiellement pour éradiquer un programme similaire.

Dès 2004, Washington rétablit ses relations diplomatiques avec Tripoli, pétrole oblige. A noter que, même durant les années de l’embargo, quelques centaines de pétroliers américains étaient restés en Libye avec des passeports canadiens ou irlandais. Commence alors un plan de communication basé sur un échange pétrodollars contre respectabilité. Juste après l’ouverture de l’ambassade des Etats-Unis à Tripoli, Kadhafi s’envole pour Bruxelles où on lui déroule le tapis rouge.

A son arrivée, il déclare que la Libye est déterminée et engagée à jouer un rôle de chef de file pour arriver à la paix dans le monde. Il consolide une politique africaine en créant le ministère des affaires africaines, doté d’un budget de 5 milliards de dollars pour aider les “pays frères” afin d’étayer son discours au continent noir : cessez de mendier à l’Occident et retrouvez votre indépendance. Cette défense de l’organisation africaine n’a d’autre objectif que de positionner en force la Libye vis-à-vis de l’Union européenne et des Etats-Unis comme la nouvelle porte de l’Afrique. En 2004, le président Jacques Chirac lui rend d’ailleurs visite en pleine crise ivoirienne. En 2007, la France reçoit un “Guide” aussi atypique que controversé. A la suite du référendum suisse contre la construction de minarets, en 2010, il appelle au djihad contre la Confédération helvétique.

La contestation du régime libyen ne date pas d’aujourd’hui. Déjà en 1993, la puissante tribu des Warfallah (1 million de personnes environ), au centre-est du pays, s’est soulevée ; la répression avait fait 1 200 morts, et de généreuses promesses avaient rétabli un semblant d’ordre. Quelques années plus tard, Kadhafi fait bombarder au napalm les combattants islamistes réfugiés dans le maquis du djebel vert, non loin de Benghazi. C’est dans cette même région qu’il échappe à un attentat en 1998. L’embargo décrété à cette époque sur la Libye a laissé les mains libres à Kadhafi pour gérer toute forme de protestation sans tendresse.

Benghazi a toujours été une ville frondeuse. Mais est distante de plus de 1 000 km de Tripoli, dépourvue d’investissements et tenue à l’écart des ambitieux programmes de développement, elle est devenue la capitale du mécontentement. Durant les années d’embargo, de nombreuses familles benghaziotes ont envoyé leurs enfants étudier en Egypte grâce à un dinar libyen fort et une livre égyptienne faible. Ces derniers, de retour dans leur pays, se sont vu octroyer au mieux des emplois fictifs mais toujours sous-payés.

On retrouve la situation de diplômés chômeurs ou sous-employés comme en Tunisie ou en Egypte voisines, malgré l’énorme richesse pétrolière gaspillée dans les projets délirants du régime, comme la grande rivière artificielle, qui achemine l’eau d’une nappe phréatique sur 3 000 km dans des tuyaux gigantesques fuyant de partout. Après la chute de Tunis et du Caire, l’embrasement de Benghazi, qui subit une répression sanglante, est inévitable. Benghazi humiliée, puis martyrisée, sera la première libérée.

Le clan Kadhafi commence à s’inquiéter sérieusement dès le 20 février en fin d’après-midi quand la tribu des Warfallah rallie les manifestants. Suit de peu la mise en garde de cheikh Zaoui, qui menace d’interrompre les livraisons de pétrole malgré la répression exceptionnelle : tirs à l’arme lourde, usages de balles explosives, 20 000 mercenaires africains pour pallier les défections des militaires de l’armée régulière, miliciens postés en snipers, bombardements aériens, vols de médicaments et de lots de sang dans les hôpitaux par les miliciens restés fidèles au colonel Kadhafi.

La longue liste des cruautés prouve que le régime est aux abois puisque la révolte s’étend à tout le pays et touche même Tripoli le dimanche soir. Après plus de 300 morts et quelques dénonciations européennes de cette violence, Kadhafi charge son fils Saïf Al-Islam de s’adresser au peuple libyen. Le Guide envoie un pyromane au lieu d’un pompier. En échange de l’arrêt des manifestations, Saïf Al-Islam s’engage (vis-à-vis des Libyens) à créer une commission pour discuter d’une nouvelle Constitution et insiste sur l’importance des projets en cours, qu’il évalue à 200 milliards de dollars (146,6 milliards d’euros). Sans quoi le “Guide junior” promet une guerre civile où ses opposants seront exterminés.

La diffusion de son discours sur un écran géant est saluée par des lancers de chaussures. La rupture est définitive. Reste à connaître l’étendue de la politique de la terre brûlée, tandis que l’aviation bombarde Tripoli et les arsenaux militaires pour empêcher la population de s’armer. Reste aussi à connaître le nombre exact de victimes avant que Kadhafi ne rejoigne le cercle des dictateurs disparus, tandis que se multiplient les défections des dignitaires, ambassadeurs et des pilotes de chasse qui fuient avec leur avion à l’étranger.

Quarante et un ans de terreur et de délire idéologique gagés par 200 milliards de dollars de réserves et placements à l’étranger, une semaine de massacres n’auront pu enrayer la marche de la révolution démocratique arabe venant de l’ouest puis de l’est qui a pris en tenaille le dictateur libyen.

Par Naoufel Brahimi El-Mili, consultant international, docteur en sciences politiques de l’IEP de Paris.

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