Couper la Libye en deux?

La Libye n’est pas une nation. Elle est constituée de trois provinces disparates, elles-mêmes divisées en de nombreuses tribus. L’Italie arracha ces territoires à l’Empire ottoman, en 1912, et eut grand peine à les dominer. La colonisation cessa en 1943. La France occupa la partie septentrionale, le Fezzan, qu’elle administra depuis l’Algérie.

A la conclusion de la «Bataille du désert», le Royaume-Uni établit un protectorat sur la Cyrénaïque et la Tripolitaine, deux régions qui, séparément, avaient participé à la vie commerciale et culturelle de la Méditerranée depuis l’Antiquité. On fit appel à l’Emir de Cyrénaïque, Idriss al-Senoussy, maître d’une confrérie mystique (soufi), adepte et prédicateur d’un islam puritain mais réformiste. L’ONU, depuis son siège de Genève, conduisit le pays unifié, avec l’adjonction du Fezzan, à l’indépendance en 1951, sous le nom de Royaume Uni de Libye. Anglophile et refusant d’être impliqué dans le conflit arabo-israélien, le roi fut renversé par des officiers inspirés par l’Egypte nassérienne. Le gouvernement révolutionnaire du colonel Kadhafi fit, du «nationalisme arabe», son cheval de bataille.

La Libye n’est pas davantage un Etat, mais un «pouvoir de masse», Jamahiriya, néologisme arabe intraduisible et salmigondis incompréhensible, confondant les philosophies politiques les plus dissemblables. Le résultat en est qu’il n’existe aucune véritable structure de gouvernement. Kadhafi ne se considère pas comme un chef d’Etat, mais comme un «guide» ou un «frère colonel». Considérée en 1951 comme l’un des pays les plus pauvres du monde, la Libye était désignée l’Etat le plus développé d’Afrique, par l’ONU en 2007. La richesse pétrolière a permis cette transformation peu commune.

La contestation du pouvoir, au printemps 2011, n’a pas pris la forme d’une fête populaire. Une partie de l’armée a fait défection, à l’est du pays. La population de Cyrénaïque prit les armes, en pillant les dépôts existants, puis marchant vers l’ouest. La presse occidentale s’est enthousiasmée pour cette jeunesse courageuse et s’est déchaînée contre le tyran, alors que l’on assiste à une guerre civile ou, plus précisément, à une guerre de sécession.

Embourbées en Afghanistan et en Irak, incapables d’aider au règlement de la question israélo-palestinienne, les puissances occidentales ne sauraient considérer une intervention militaire. Elles ont toutefois ordonné des mouvements de leur marine de guerre, au large de la Libye, et annoncé vouloir étudier «toutes les options possibles». Un siècle exactement après le dernier incident retenu par l’histoire et survenu dans la même région géographique, la «diplomatie de la canonnière», illustrative de la politique coloniale, semble réintroduite! L’établissement d’une zone d’exclusion aérienne, «no-fly zone», n’est pas une opération aisée. Elle le fut relativement en Irak, en début d’année 1991, parce qu’elle faisait suite à une guerre, au cours de laquelle l’infrastructure militaire et particulièrement la défense aérienne avaient, déjà, été détruites. En outre, il faut souligner que les forces aériennes, dans ce genre de conflits, ne représentent pas un élément central dans la stratégie militaire. Les convois désorganisés de combattants mal formés, tirant en l’air pour se donner l’illusion de la force, ne constituent pas des cibles pour l’aviation. Il pourrait en aller bien différemment avec l’intervention des troupes blindées et des forces spéciales. Ce serait le carnage. Une «no drive zone» serait alors plus utile, mais plus difficile encore à établir!

Faut-il pour autant demeurer spectateurs et laisser les massacres potentiels se dérouler? Evidemment non. Que faire alors? être réaliste, cesser la stigmatisation d’une des parties et rechercher, encore, une résolution pacifique du différend.

D’abord, la Libye ne pourra pas continuer d’exister comme entité politique unique. Les deux composantes principales de l’Etat, la Tripolitaine et la Cyrénaïque, n’ont d’ailleurs jamais vécu en symbiose. Il faut donc considérer une partition, sinon et quel que soit le vainqueur, les représailles seront terribles, de part et d’autre. Une intervention militaire extérieure s’imposerait alors.

Deuxièmement, la stigmatisation systématique d’un des deux camps seulement doit cesser. Le «guide» fabrique largement sa personnalité à l’aune de la réputation qui lui est faite à l’étranger. Ne jeter l’opprobre que sur lui suscite des réactions de solidarité dans la société bédouine traditionnelle. Inversement, il paraît insensé de glorifier le deuxième belligérant, dont on ne connaît rien, si ce n’est sa haine de Kadhafi. On ne peut pas continuer de proférer, à l’égard d’un camp, des menaces qui, en toute hypothèse, ne pourront pas être tenues, et de distribuer sans retenue les bons points à l’adversaire.

Enfin, il faut encourager toutes les formes possibles de résolution pacifique du conflit. Il faut renouer le contact, si ce n’est avec le colonel, avec certains de son cercle le plus rapproché et surtout avec les chefs des tribus tripolitaines. L’implication des combattants insurgés sera, bien sûr, indispensable. Elle ne peut, toutefois, pas être exclusive, car, considérant les forces en présence, Kadhafi détient les clefs de la solution, aussi longtemps qu’une intervention militaire extérieure n’est pas probable. Reconnaître le «Conseil national de transition», dont on ne sait rien, comme l’unique représentant du peuple libyen, ainsi que vient de le faire Nicolas Sarkozy, est absurde et suicidaire. Les événements, au Moyen-Orient, renferment toujours une large part d’émotion. Les diplomates, comme les hommes et femmes d’Etat doivent rester rationnels. L’issue de la négociation pourrait être la création d’un Etat de Cyrénaïque, démocratique teinté d’islam, et d’un Etat de Tripolitaine auquel pourrait être adjoint le Fezzan, trouvant une forme humaniste de gouvernance. Bien sûr, la répartition des ressources générées par les hydrocarbures devra être fixée. Pendant la négociation, les pays européens pourront préparer déjà la relève, dans les deux Etats à naître séparément. Il faut faire vite.

Marcel Boisard, docteur en sciences politiques, ancien sous-secrétaire général de l’ONU.

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