Créons d’urgence les Etats unis d’Europe !

L’Europe est prise dans des turbulences dont la dangerosité ne fait plus aucun doute pour personne. Pourtant, même si beaucoup pressentent une menace sourde et proche, la plupart avouent n’y rien comprendre.

Que se passe-t-il ? Une conjonction inédite de cinq facteurs.

1. Des Etats européens presque tous très endettés. Rétrospectivement, la complaisance à l’endettement est stupéfiante. Ce qu’il aura fallu de naïveté, de court-termisme, de déni et au total d’irresponsabilité pour emprunter toujours plus sans se préoccuper de la création de richesses en regard apparaît aujourd’hui choquant et inacceptable.

Mais, pour étendre notre Etat-providence encore et encore, que n’aurait-on pas fait ? On s’endetta donc, au risque d’entrer dans un cercle vicieux terrifiant. Car, à un certain niveau d’endettement, le remboursement du capital et des intérêts devenus très lourds prive les pays des ressources qu’ils ne mobilisent plus pour investir. La croissance faiblit. Plus la croissance est faible, plus il faut recourir à l’endettement pour faire fonctionner l’ensemble du système public. C’est la crise de l’Etat-providence, la spirale infernale est enclenchée.

2. Des prêteurs méfiants et des spéculateurs agissants. Face à des Etats désemparés et affaiblis, les investisseurs évoluent. Investisseurs, prêteurs, spéculateurs : en fait souvent les mêmes intervenants – on l’ignore trop – mais à des moments différents. Comme on ignore trop qu’entre emprunteurs et prêteurs, c’est d’abord une relation humaine. Ceux qui prêtaient aux Etats européens en étant sûrs de rentrer dans leurs fonds et au-delà doutent soudain de notre fiabilité, de notre capacité à rembourser.

Ils nous regardent comme la Grande-Bretagne des années 1970 ou l’Argentine des années 2000. D’ores et déjà, certains ne veulent plus prêter, d’autres si, mais à des taux exorbitants. Spéculer signifie réfléchir, anticiper, investir, parier… y compris à la baisse, en quittant toutes les positions européennes et en achetant ailleurs. “Sell off !”, écrit le Wall Street Journal. La crise devient une crise de confiance.

3. Un pouvoir exécutif européen erratique, multiple et chaotique. De nombreuses voix parlent en toute légitimité au nom de l’Europe sans être toujours en harmonie. Les structures et les procédures sont peu lisibles, au point que l’on s’y perd et que l’Europe ne peut pas ne pas avoir un temps de retard face aux défis protéiformes et quotidiens. Ses réponses sont techniques et minimalistes là où l’investisseur voudrait un souffle et une ambition : c’est une crise politique.

4. Une opinion publique tenue à l’écart, inquiète et ignorante à la fois. Le taux d’inquiétude atteint un paroxysme en France et en Allemagne (91 % et 87 % d’inquiets). Pourtant, seule une minorité (24 % et 31 %) souhaite qu’on abandonne l’euro. L’opinion est inquiète de voir l’agitation ou l’affolement alentour, perplexe de ne pas en comprendre toutes les causes, et troublée par son impuissance à peser sur le cours des choses.

Les gouvernements décident, mais hésitent à l’associer à travers un vrai débat. Supposant à l’opinion publique des intolérances ou des rejets, et s’autolimitant, ils l’empêchent de se structurer autant que si elle participait clairement au débat. L’opinion devient alors un acteur paradoxal de la crise – informé et passif.

5. Des enjeux géopolitiques sensibles, des rapports de force inédits entre l’Europe et les Etats-Unis, entre l’Europe et les pays émergents. Citons des événements récents : la campagne anti-Europe et anti-euro orchestrée depuis le mois d’août par les médias américains ; la réprobation des pays émergents car l’Europe freinerait leur croissance en ne réglant pas ses problèmes ; la création de la plus grande zone de libre-échange du monde, entre les Etats-Unis et les pays du Pacifique, annoncée par Barack Obama dès le lendemain d’un G20 pourtant on ne peut plus réussi.

Tout ce que nous avons construit depuis cinquante ans se trouve ébranlé de l’intérieur et de l’extérieur par des attitudes qui laissent prise à la spéculation : nos propres doutes, nos lenteurs, nos difficultés à nous accorder sur un compromis politique convaincant et tonique.

Déjà les menaces planent. Les fleurons de nos entreprises deviennent des proies potentielles rachetables à bas prix. Lorsque l’Américain Warren Buffett parle d’un “défaut majeur de la construction européenne” et émet des doutes sur la solidité de nos banques, il peut ajouter non sans cynisme : “Il y a bien une dizaine de sociétés européennes attrayantes.” Tout est dit…

Difficile néanmoins de se représenter quelle figure précise prendrait alors le pire. Le démantèlement de l’euro et le délitement de l’Union européenne provoqueraient en tout cas pour les peuples européens des décennies d’appauvrissement. Chacun garderait le fardeau de sa dette, qui par le jeu des dévaluations probables deviendrait plus lourd encore, et tous perdraient la facilitation des échanges et la puissance de négociation avec l’extérieur. Pire, nous risquerions d’entrer dans une course, entre nous, à la dévaluation compétitive, ce qui fut le cas dans les années 1930 et contribua à la guerre.

La solution existe. Elle est audacieuse. Elle s’appelle Etats unis d’Europe, fédéralisme européen, délégation de souveraineté. Elle offrirait enfin aux Européens un projet, une ambition, une fierté.

Mais elle nous oblige à changer nos habitudes, à conférer une responsabilité politique plus grande aux institutions européennes, à considérer d’emblée à leur échelle européenne les questions sociales, et pas seulement budgétaires et fiscales. Il faut vouloir avancer vers un territoire reconfiguré, vers une nouvelle patrie, vers l’an I d’une véritable pratique de notre histoire fédérale.

Par Laurence Parisot, présidente du Medef.

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