Crise au Burundi : un risque régional

Le 20 août, Pierre Nkurunziza a été investi pour la troisième fois. Son investiture, annoncée le matin même, a eu lieu presque en catimini et les ambassadeurs européens et américains accrédités à Bujumbura étaient visiblement absents tout comme l’Union africaine. La multiplication des assassinats en août a conduit la présidence à organiser l’investiture à la sauvette.

La crise a débuté en avril avec la candidature du président burundais à un troisième mandat alors que l’accord d’Arusha signé en 2000 et qui a mis fin à la guerre civile n’en prévoit que deux. Comme au Burkina Faso, société civile et opposition ont manifesté d’avril à juin dans les rues de la capitale et la communauté internationale s’est mobilisée pour le faire renoncer à son projet. Forts d’une longue expérience de la guerre civile, près de 200 000 Burundais ont quitté le pays dans une fuite silencieuse vers la Tanzanie, la République démocratique du Congo et le Rwanda. Les interventions de l’Union européenne, de la Belgique, des Etats-Unis, les avertissements de l’Union africaine et les froncements de sourcils des Nations unies ont juste permis de repousser de quelques semaines les élections. Pas assez pour améliorer les conditions politiques et sécuritaires des scrutins comme le souhaitaient les opposants et les diplomates. Non seulement Pierre Nkurunziza a bousculé la Constitution mais il s’est aussi assuré de l’absence de pluralisme des élections législative, municipale et présidentielle, toutes remportées par son parti.

Ce passage en force est désastreux. A part l’Eglise catholique, tout ce qui s’opposait institutionnellement au régime a été chassé du pays : l’opposition, les médias indépendants, les principales organisations de la société civile et une bonne partie de l’intelligentsia. Tout ce qui s’opposait officieusement au régime est surveillé : les membres du parti au pouvoir – dont plusieurs grands noms ont fait défection et rallié l’opposition en exil – et les militaires. L’échec du putsch du 13 mai a révélé les tiraillements internes d’une armée qui passait pour le symbole de la réussite de l’accord de paix de 2000. Les bailleurs ont pris leur distance et l’économie est à l’arrêt. Les conditions d’un nouveau conflit sont réunies : l’opposition s’est étoffée avec des membres du parti au pouvoir, elle s’organise en exil et bénéficie d’un accueil compatissant au Rwanda ; les réfugiés constituent un pool de recrutement idéal pour des actions armées ; et l’armée est inquiète et divisée.

Depuis la présidentielle, le Burundi est passé d’une crise électorale à une pré-guérilla. La violence a changé : des assassinats ciblés quotidiens en ville et en province ont succédé aux manifestations brutalement réprimées au printemps durant lesquelles plus de 90 personnes avaient été tuées; les premiers accrochages entre les forces de sécurité et des groupes armés non-identifiés ont eu lieu. A Bujumbura, l’assassinat début août du numéro 2 du régime, le tristement célèbre chef des renseignements Adolphe Nshimirimana, a été suivi par l’assassinat d’un ancien chef d’état-major, symbole de la vieille garde dans l’armée, et par la tentative d’assassinat raté du plus célèbre activiste des droits de l’homme, Pierre Claver Mbonimpa.

Le climat de répression et de peur rappelle les périodes précédant la guerre civile des années 90. Si personne ne sait où et quand l’explosion va se produire, tout le monde la pressent. Qu’elle prenne ou non une tournure d’un affrontement entre les Hutu et les Tutsi comme durant la guerre civile, elle sera brutale et sans pitié. Le Burundi, petit pays enclavé et surpeuplé, qui ne produit que du thé et du café, est une bombe géopolitique. Les 200 000 réfugiés, les groupes armés transnationaux, l’opposition burundaise au Rwanda et les inimitiés complexes entre les régimes voisins sont autant de facteurs qui régionaliseraient un éventuel conflit burundais. S’il venait à basculer dans une nouvelle guerre civile, ce n’est pas seulement le pays qui reculerait de dix ans mais la région des Grands Lacs qui reculerait de vingt ans.

Thierry Vircoulon, directeur du projet Afrique centrale de Crisis Group.

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