Crise en Catalogne : « Que l’UE cesse la politique de l’autruche face aux nationalismes régionaux »

La question catalane – mais également la situation politique en Corse – pose avec force la question de la place des nationalismes régionaux au sein de l’Union européenne. Jusqu’à présent, les Etats membres et la Commission européenne ont préféré ne pas intervenir.

Faire respecter l’Etat de droit

Pourquoi une action européenne est-elle nécessaire en Catalogne ? D’abord, parce que ce qui menace la paix dans un Etat membre menace l’ensemble de l’Union européenne : le Pays basque, l’Irlande du Nord, la Corse : l’histoire est là pour nous rappeler que le jusqu’au-boutisme des capitales ne produit que des drames, du sang, et n’apporte aucune solution. La raison d’être de l’Union européenne est la paix ; aussi, elle doit répondre présent avant que le pire ne se produise. Tout ce qu’a fait Mariano Rajoy jusqu’à présent ne peut qu’aboutir à la création de mouvements violents du côté catalan.

Ensuite, parce que ce qui concerne l’Etat de droit et la démocratie est aussi encadré par la législation européenne ; c’est ce qui justifie que l’Union européenne se mêle de ce que font les gouvernements polonais ou hongrois. Enfin, la construction européenne, inconsciemment ou non, a favorisé de tels nationalismes régionaux en donnant l’impression, avec l’application du principe de subsidiarité, de vider de sa substance les Etats nations, par le haut avec l’Union européenne, par le bas avec les vastes mouvements de décentralisation qu’elle encourageait.

Envoyer un message ferme

Dès lors, quelles réponses européennes ? D’abord, le respect de la démocratie, des élections, des principes de liberté : la mise sous tutelle de la Catalogne par Madrid, l’incarcération de dirigeants politiques pour des raisons politiques alors même qu’ils participent à une campagne électorale, tout cela n’est tout simplement pas acceptable en démocratie. D’ailleurs, comment justifier que les élus de la droite espagnole, qui ont baigné dans la corruption pendant des décennies, soient en liberté quand, dans le même temps, les représentants d’un gouvernement légitimement élus sont incarcérés, poursuivis, contraints à l’exil ?

Ensuite, à partir du moment où la construction européenne est utilisée par les nationalismes régionaux pour justifier leurs velléités indépendantistes et pour rassurer leurs citoyens en cas d’indépendance, l’Union européenne doit envoyer un message clair et ferme : oui à la décentralisation, la subsidiarité, la démocratie locale qui reflètent d’indéniables progrès, oui à la préservation des identités multiples – de l’individu jusqu’à la citoyenneté européenne –, du patrimoine, des cultures, des langues et des savoir-faire.

Dans ce cadre, tout ce qui peut permettre de renforcer la participation des citoyens à la vie politique et culturelle, à la prise de décision, va dans le bon sens. Mais cette démocratie de terrain ne doit pas faire perdre de vue l’objectif de lutter contre les injustices et le dumping social, fiscal et environnemental. Malte, un Etat membre à peine plus grand que la Corse, est déjà un problème pour l’Union européenne, les « Paradise Papers » l’ont démontré ; la lutte contre le dumping social et fiscal est déjà difficile à l’échelle de 28 Etats membres…

Qui peut croire une seule seconde que l’Union européenne, avec une Catalogne indépendante, un Pays basque indépendant, une Lombardie indépendante, une Corse indépendante, etc., fonctionnerait mieux ? Quand un tour de table au Conseil avec 28 Etats membres prend déjà une heure et demie, à raison de trois minutes par intervenant, sans qu’aucune décision ne soit prise, sans même commencer un véritable débat, qui peut imaginer une seule seconde que ce modèle, fragile, pourrait supporter 30, 40, 50 Etats membres issus de nationalismes régionaux ?

Défendre le principe de solidarité

Ce dont ont besoin les Européens, c’est de convergence, notamment par la solidarité budgétaire : à ce jour, force est de constater que la convergence et la solidarité fonctionnent mieux à l’échelle nationale qu’européenne, cette dernière ne disposant pas d’un véritable budget. Dès lors, comment accepter que le nationalisme régional catalan casse une solidarité qui fonctionne à l’échelle de l’Espagne sans que rien ne vienne remplacer l’aide en faveur de l’Estrémadure ou de l’Andalousie à l’échelle européenne ?

C’est ce message très clair que doit envoyer l’Union européenne à l’issue du scrutin, quel qu’en soit le résultat : au gouvernement de Rajoy, elle doit répondre fermement que ce qu’il a fait n’est pas acceptable et viole l’Etat de droit (la Commission européenne dispose d’un arsenal législatif pour faire entendre raison à ce néo-jacobinisme périmé et dangereux) ; aux nationalistes catalans, elle doit répondre tout aussi fermement que quitter l’Espagne, c’est faire le même choix que le Royaume-Uni, donc quitter l’Union européenne, avec toutes les conséquences que cela implique.

Quelle que soit l’issue du nouveau scrutin en Catalogne, l’Union européenne devra cesser de pratiquer la politique de l’autruche face aux nationalismes régionaux. La démocratisation de l’Europe passe aussi par la question des identités et l’indispensable « plébiscite de tous les jours » cher à Ernest Renan ; l’Union européenne a besoin de légitimité démocratique, et ce n’est pas en jouant les Etats contre les régions qu’elle améliorera son image aux yeux des citoyens, image déjà passablement écornée après ses dernières décisions en forme de déni démocratique, comme sur le glyphosate.

Ghjiseppu Lavezzi est l’auteur de « La Corse, les vertiges de l’honneur », à paraître aux éditions Nevicata, pour la collection « L’âme des peuples » dirigée par Richard Werly.

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