Culture et démocratie turques

La politique culturelle de la Turquie dans les décennies qui vont des années 1920 aux années 1960 peut être qualifiée de politique “de fondation et de structuration nationales”. La république qui succède à l’Empire ottoman revendique, d’une part, le patrimoine culturel dont elle est l’héritière et s’emploie, d’autre part, à créer des institutions qui permettent aux nouveaux citoyens, qu’elle fédère sous un dénominateur commun, de coexister. Trois initiatives importantes ont été prises à cette fin : l’unification de l’enseignement en vue d’en finir avec la structure multiple du système d’éducation nationale ottomane (promulgation de la loi sur l’unité de l’éducation de 1924), la création de l’Institut turc d’histoire (TTK, 1931) et de l’Académie de la langue turque (TDK, 1932).

Ces trois institutions, structurées à l’instar des institutions nationales françaises, avaient pour but de réglementer la culture nationale du haut vers le bas. Au fil du temps, toutes les trois ont vu leur fonction se modifier et perdre de leur ascendant. La loi sur l’unification de l’enseignement a été abrogée, perdant sa raison d’être face à la tendance mondiale à la privatisation de l’éducation et à la mondialisation. Quant au TTK et à la TDK, ils survivent en tant qu’entités autonomes dans l’enceinte du “haut conseil Atatürk pour la culture, la langue et l’histoire” créé après le coup d’Etat militaire de 1980.

Il convient également d’ajouter à ces trois institutions, qui ont orienté la culture pendant les trente premières années de la République, les “maisons du peuple” créées en 1932 et les “instituts ruraux” mis en place en 1940, à vocation plus populiste. Ces deux institutions s’inspirent, probablement, du type d’organisation culturelle de masse qui caractérisait l’Allemagne et l’Italie d’avant guerre. Néanmoins, le souci de voir les idéaux de l’idéologie kémaliste-turque qui préside à l’instauration de la République s’ancrer et se diffuser auprès des masses populaires a également joué un rôle important.

La politique culturelle en vigueur des années 1950 aux années 1970, exception faite de la courte période transitoire qui a suivi le coup d’Etat de 1960, caractérisée par le principe de “laisser faire”, peut être qualifiée de “soft” ou d'”apolitique”. Cette époque où le communisme est perçu comme une menace politique verra la Turquie adhérer à l’OTAN et faire ses premiers pas en direction de l’intégration européenne.

C’est aussi à cette époque que la “turcité”, un des composants de la politique culturelle, se dote d’un fondement raciste dont la référence est l’Asie centrale et que l’islam se distingue comme un important composant d’identité. Les écoles d’imams et de prêcheurs qui défraient toujours la chronique culturelle et politique avaient été installées à cette même époque au sein du système d’enseignement, mais dotées d’un cursus à dominante religieuse.

Les débats sur la politique culturelle commencent en Turquie avec l’inscription aux programmes des gouvernements, toutes tendances politiques confondues, de l’adhésion à l’UE. En outre, une série de “congrès nationaux de la culture” a été organisée par le ministère de la culture à la veille des années 1990. Certains passages de l’intervention d’Aziz Nesin, un des plus brillants écrivains turcs, à l’occasion du IIe Congrès de la culture en 1990 sont de nature à éclairer le présent.

“La culture nationale, dit l’écrivain, (…) doit, sans doute, être la culture turque. (…) Or la culture de la Turquie n’est pas exclusivement turque. (…) Si nous ne considérons que la culture turque et renonçons à cette riche culture, nous aurons dénié la richesse culturelle des peuples (kurde, arabe, syriaque, etc.) qui vivent en Turquie…” Des propos toujours d’actualité, à un moment où les débats portent sur des initiatives telles que “la politique de l’ouverture démocratique” ou “la politique de l’ouverture kurde”.

Les acquis du processus de choix des capitales européennes de la culture (CEC) apporteront une contribution considérable à l’élaboration et à la mise en oeuvre de la politique culturelle. Les travaux qui vaudront à Istanbul d’être ville candidate pour la CEC ont été l’oeuvre d’une poignée d’intellectuels et de militants de la société civile. Si bien que le rapport élaboré en avril 2006 à la suite de la présentation du projet à la Commission européenne met tout particulièrement l’accent sur la nature “avancée, innovatrice et tournée vers l’avenir” des figures dominantes de la société civile.

Le processus de préparation, les mécanismes de décision de 2010 offriront un cadre conceptuel beaucoup plus déterminant que les festivités qui marqueront l’année elle-même. La plus-value que pourraient générer le dialogue et le débat entre les divers secteurs de la société mérite l’attention. Les perspectives de développement des industries culturelles, les quelques pratiques culturelles dynamiques déployées dans des villes d’Anatolie doivent également être prises en considération lors de ce processus.

Il est inévitable que le projet d’une nouvelle politique culturelle en Turquie attise la discussion sur la démocratie. Dans un pays où, traditionnellement, l’Etat est et se croit être le seul décideur en matière de culture nationale, un débat auquel prendraient part toutes les parties est aussi nécessaire que difficile.

La contribution à la démocratie d’une nouvelle politique culturelle sera à la hauteur du consensus politique dont elle sera le reflet.

Serhan Ada, professeur à l’université Bilgi d’Istanbul.