Dans le monde anglo-saxon, ces voix qui s’élèvent pour contrer le wokisme

Le récent livre de Sylvie Perez, En finir avec le wokisme, analyse avec brio la contre-offensive conduite dans les pays anglo-saxons pour faire barrage à un phénomène qui a pris l’ampleur d’un tsunami. Comme la France subit la vague avec quelques années de décalage, la lecture en est vivement recommandée à nos concitoyens qui souhaiteraient s’en inspirer. En effet, la riposte est souvent le fait d’individus isolés, qui ont créé des associations, des sites internet, des podcasts qui permettent une salutaire prise de conscience et obtiennent parfois des résultats concrets, notamment sur le plan juridique et politique.

Ces résistants héroïques sont des universitaires licenciés pour crime de pensée (Jordan Peterson, Kathleen Stock), des féministes (Julie Bindel) engagées contre la régression des droits féminins provoquée par la présence de « femmes à pénis » dans les prisons pour femmes et les compétitions sportives, des Noirs aussi, lassés de la condescendance du néo-antiracisme (Jason Riley, John McWhorter) ou encore des transsexuels qui refusent de mentir sur la réalité biologique (Debbie Hayton). Certains politiques ont pris conscience du problème, de Barack Obama à Rishi Sunak et à Dave Rubin, dont la vidéo « Why I Left the Left » a été vue plus de 16 millions de fois.

La description de cette lutte contre un adversaire tentaculaire nous permet de prendre la mesure du délire woke. Aux États-Unis, on éduque à l'« antiracisme » et à la théorie du genre dès la naissance, grâce à des albums adaptés (Antiracist Baby, d’Ibram X. Kendi), et, à l’école maternelle, on apprend à parler de « personnes à vulve » et de « personnes à pénis » pour éviter les termes offensants « femme » et « homme ». Deux Américaines, Regina Jackson et Saira Rao, organisent des dîners chez de riches bourgeoises qui paient 400 euros pour expier leur racisme inconscient. Sur les campus, enseignants et étudiants sont invités à ne pas sortir sans leur badge « My pronouns are she/her », ou « xe/xem/xyr », ou encore « fluid ». Un journal peut titrer : « Un trans-homme accouche après utilisation d’un don de sperme féminin ». La Grande-Bretagne propose des « zones de liberté d’expression » (free speech zones), contradiction dans les termes, et plusieurs personnes ont subi la mort sociale pour avoir dit que les femmes existaient…

Devant ces délires, la tentation est grande de s’écrier, tel Astérix chez les Bretons : « Ils sont fous, ces Anglais ! » Mais notre Planning familial n’a pas voulu être en reste : « Au Planning, on sait que les hommes aussi peuvent être enceints » - comme Obélix ? Finie, la fierté du village gaulois de résister encore et toujours à l’envahisseur ; désormais, la mondialisation signifie aussi la mondialisation de la bêtise. L’autoaffirmation de genre réclamée par les militants est consacrée par la loi du 16 novembre 2018 (autorisant à changer de sexe à l’état civil sur simple déclaration), et l’incitation à la transition sociale dès l’enfance, au mépris du principe de précaution le plus élémentaire, avalisée par la circulaire Blanquer de novembre 2021. L’idéologie de la diversité et de la fluidité est la meilleure alliée du néolibéralisme : elle arase les cultures qui constituent autant d’obstacles à la circulation des marchandises et ouvre au marché de juteux débouchés, que ce soit dans le « business » de la diversité, auquel les entreprises américaines consacrent chaque année 8 milliards de dollars, ou dans l’industrie de la chirurgie sexuelle, dont le chiffre d’affaires est évalué à 5 milliards d’ici 2030.

On frémit devant le sectarisme de ce mouvement. Le recours à l’intimidation et au harcèlement est proportionnel à l’absurdité des propositions auxquelles il s’agit de convertir les récalcitrants : le « compelle intrare » (« fais-les entrer de force »), citation biblique jadis brandie pour justifier les conversions forcées, est repris mutatis mutandis par les activistes. Par un renversement ironique, les lois interdisant les thérapies de conversion adoptées sous l’influence des militants (telle celle du 31 janvier 2022 en France) prévoient de sanctionner les psychologues qui prennent en charge le mal-être des adolescents au lieu de les diriger d’emblée vers un traitement hormonal, puis chirurgical ; elles permettent de porter plainte contre les associations, telle la Petite Sirène, qui offrent une information objective aux familles. Et la fin justifiant les moyens, Sandra Muller, après avoir faussement accusé un homme pour lancer son hashtag #BalanceTonPorc, déclara : « Évidemment, le risque de mettre en l’air, à tort, la vie d’un homme me navre, et il peut y avoir des dommages collatéraux. Mais le bienfait du mouvement est tellement important ! »

Les victimes de cette idéologie sont légion, qui ont perdu leur emploi pour avoir prononcé un mot interdit, avoir vanté la méritocratie à l’école ou la compétence dans l’entreprise, ou, pire encore, avoir osé douter de l’utilité des séminaires de rééducation « diversité et inclusion » - y compris des femmes, des Noirs, des homo et des transsexuels, populations prétendument défendues par cette idéologie. En effet, la course à la pureté n’a jamais de fin et le mouvement woke ne cesse de se fragmenter, comme en témoigne le récent acronyme LGBTQQIAAPPO2S (Lesbian, Gay, Bisexual, Transgender, Queer, Questioning, Intersex, Ally, Asexual, Pansexual, Polyamory, Omnisexual, and Two-Spirit). Si vous ignorez le sens de « bispirituel », rassurez-vous, c’est la même chose que « pan-autochtone ». La pulvérisation menace de l’emporter sur la convergence des luttes, dès l’instant où l’individualisme postmoderne répand l’idée que chacun ne peut être représenté que par lui-même, nous interdisant désormais de dire avec Montaigne : « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. » Le postmodernisme est résolument un antihumanisme.

On sort de cette lecture revigoré d’avoir partagé le combat de ces hommes et de ces femmes de bonne volonté qui se battent au péril de leur carrière, de leur réputation et de leur sécurité. Comme le dit l’un d’eux : « C’est David contre Goliath, mais David gagne à la fin. »

Emmanuelle Hénin, professeur de littérature comparée à la Sorbonne, livre une réflexion acérée sur la nocivité de la «déferlante woke» et salue le nouvel essai de Bérénice Levet* consacré à ce sujet.

Deja una respuesta

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *