D’Athènes à Bamako : pendant ce temps-là dans l’autre zone euro

De ce côté-ci du monde, les yeux continuent d’être rivés sur la Grèce, ses multiples bailout (renflouements) et son PSI (private sector involvement – effacement d’une partie de la dette privée), sur le risque de contagion, et celui de rupture de croissance due aux (très) nombreuses mesures d’austérité des pays de la zone euro. Pourtant, à la veille du G20 de mai, et au lendemain d’un coup d’état militaire au Mali, il semble évident de parler de l’avenir macroéconomique de l’autre zone euro.

Du Sénégal au Gabon, la zone Franc CFA est composée de deux unions monétaires qui rassemblent 14 pays. Ils partagent en commun depuis leur indépendance une monnaie fixe par rapport au Franc français puis à l’euro, et malgré deux banques centrales, leur politique monétaire se joue néanmoins à Francfort. Quelles conséquences et quelles opportunités pour la zone CFA dans la crise de la dette souveraine en zone euro ? Explications.

Trois principaux canaux de transmissions qui inquiètent à court-terme. Le premier est le commerce extérieur. Les exportations en direction de l’Europe représentent plus d’un tiers des exportations totales de la zone et une contraction de la demande européenne commence déjà à se faire sentir sur les revenus d’exportations de ces pays. Le deuxième concerne les transferts de fonds de migrants : la consommation atone, et les hausses de chômage record (notamment en Espagne) devraient réduire les montants transférés significativement. Au Mali par exemple, ceux-ci représentent jusqu’à 10 % du PIB et sont essentiels à l’équilibre de la balance des paiements : ils représentent la deuxième source de financement externe derrière l’aide publique au développement et devant les investissements directs étrangers. Enfin, une autre courroie de transmission est en marche : nombre de banques françaises sont présentes dans la zone et les resserrements des conditions de crédit et le renchérissement de son coût se font déjà sentir, compromettant le développement du secteur privé, déjà limité par trop peu de disponibilité de crédit.

La dépréciation de l’euro et le montant élevé des importations en matières premières compliquent l’équilibre macroéconomique des pays de la zone. Même si l’euro se revigore à chaque accord sur la Grèce – ce qui d’ailleurs laisse à chaque fois un peu moins de marge de manœuvre à la zone euro comme à la zone CFA – entre avril 2011 et mars 2012 , celui-ci s’est déprécié de près de 15 % contre le dollar. L’arrimage du CFA à l’euro, qui exige que 80 % des réserves de change des pays de la zone CFA soit déposé dans le Compte d’opération géré par le Trésor français, signifie qu’une dépréciation réelle de ces réserves pourrait résulter d’une dépréciation de l’euro et compromettre la couverture des importations de biens et services par les réserves, d’environ 6 mois en 2011, soit trois fois plus qu’en zone euro. Par ailleurs la dépréciation de l’euro rehausse la dette extérieure des Etats, souvent peu diversifiée, et dont, pour un pays comme le Cameroun par exemple, près de la moitié est libellée en monnaie étrangère autre que l’euro (dont le dollar, le yuan, ou le yen, toutes appréciées contre l’euro sur un an) ce qui alourdit mécaniquement le service de la dette des pays de la zone, déjà élevé. Un service de la dette d’autant plus en danger que le risque d’appréciation des taux offerts aux bonds des pays de la zone CFA s’intensifie avec des bonds européens qui s’échangent à des taux très élevés. En parallèle, et malgré le ralentissement économique mondial, les prix des matières premières peinent à se replier et de nouvelles accélérations pourraient alourdir davantage la facture pétrolière et énergétique des pays de la zone qui sont importateurs-nets de pétrole et de produits céréaliers, comme le Sénégal ou la Centrafrique par exemple. La flambée des prix alimentaires de 2007-2008 a eu des conséquences désastreuses pour le solde courant des pays et sur l’inflation (multipliée par quatre en 2008).

Saisir les opportunités dans la crise, oui mais lesquelles et comment ? A travers la contraction de la demande européenne et la dépréciation de l’euro, les pays de la zone CFA peuvent y voir une façon de relancer leurs compétitivités à l’export, promouvoir la diversification géographique de leurs exportations, et pourquoi pas les produits exportés. La dépréciation de l’euro permettrait en effet à ces pays dont l’élasticité-prix de leurs exportations est très forte (du fait de la nature primaire de leurs produits) d’accroître (en niveau et part) les exportations vers les Etats-Unis et la Chine, représentant chacun entre 20 et 30 % des exportations de la zone. Cette crise pourrait être également l’occasion d’accroître la part des exportations intra-zone, très faibles dans les deux espaces : 5 % pour la CEMAC et 10 % pour l’UEMOA (contre 70 % dans l’UE), un appel à l’intégration régionale, pas au protectionnisme. Tendanciellement, et malgré la parité fixe avec l’euro, la part de l’exportation absorbée par l’Union européenne a baissé de plus de 10 points en 10 ans. L’augmentation de la part des émergents s’explique malheureusement plus par un effet demande (croissance plus forte), qu’un effet compétitivité.

Un agenda de réformes (structurelles) commun pour les pays de la zone euro et de la zone CFA ? Pour bénéficier des gains de compétitivité résultant de la dépréciation de l’euro, les pays de la zone CFA devront au-delà de la mise à jour des infrastructures, entreprendre les réformes nécessaires sur le marché du travail, dans l’environnement des affaires et concernant la gouvernance des institutions. Malgré une main d’œuvre abondante, la rigidité du marché du travail et les coûts salariaux engendrent des coûts significatifs à l’exportation. En moyenne, il est deux fois plus difficile d’embaucher un travailleur en zone CFA que dans un pays des Brics; le temps à l’exportation est de 8 à 10 fois plus long, et le prix d’un conteneur à deux à trois fois plus élevés en zone CFA que dans les pays de l’OCDE. Ces disparités sont importantes et rappellent celles observées entre pays de la zone euro : par exemple les coûts unitaires du travail sont 30 % plus élevés en Grèce ou en Italie qu’en Allemagne. Ces contraintes, en particulier les rigidités flagrantes du marché du travail conduisent au même dilemme en zone CFA qu’en Grèce: il aura été plus facile (mais tellement plus coûteux !) d’importer l’efficacité allemande que d’entreprendre des réformes lourdes mais qui changent la donne à long terme. C’est certainement ce qu’il convient de résoudre dans cette crise-ci, et la plus grande convergence des marchés (y compris celui de l’emploi) aidera certainement à la mise en œuvre plus rapide de ces réformes de fonds, y compris en zone CFA.

Vera Songwe est aussi chercheuse au think tank Brookings Institute à Washington DC; Ludovic Subran est aussi directeur de la recherche chez Euler Hermes, leader mondial de l’assurance-crédit.

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