De 1789 à l’intifada égyptienne, le pain reste le symbole de la contestation sociale

Objet de nécessité absolue pour une petite minorité de Français, même en période de crise, le pain continue néanmoins de les concerner, voire de les préoccuper. Le prix du blé a doublé depuis un an, les meuniers, très perturbés, surmontent leurs propensions libérales en appelant à la régulation du marché de leur matière première (réclamation dont le président Sarkozy s’est fait l’écho lors de sa conférence de presse voilà quelques jours), et les boulangers commencent à répercuter la hausse sur la baguette, même si la farine ne représente que 15 % du coût de la panification.

Le public n’a jamais accepté l’idée que le pain puisse augmenter quelles que soient les conditions économiques, tout comme les boulangers, soumis à une très pénalisante fixation du prix par les autorités publiques jusqu’à la fin de 1986, ne peuvent jamais accepter l’idée que les prix puissent redescendre. Héritier du prince nourricier, dont la légitimité dépendait en grande partie de sa capacité de garantir l’accès de tous à un pain de qualité acceptable, l’Etat est encore aujourd’hui gêné par la montée du prix du pain. Il demeure aveuglé par “la mystique” du pain, aux yeux de boulangers qui la perçoivent comme vision démagogique et anachronique dans un monde où le pain ne pèse plus grand-chose dans le panier de consommation familiale.

Les enjeux de cette “mystique” sont autrement explosifs en Egypte, où elle s’épanouit pleinement ces jours-ci. Comme en Tunisie, où, dans les manifestations de la révolution dite de jasmin, on brandissait des pains – toujours signe d’une sévère réprobation sociale -, en Egypte le pain est très présent dans le répertoire de l’action collective. Au pays des Pharaons, ce n’est pas un fait nouveau. En 1977, déjà, de façon spectaculaire, et encore en 2008, les émeutes du pain ont ébranlé le régime.

Secouru par d’importantes subventions américaines, le raïs a fait cuire et distribuer le pain par une armée déjà assez proche des soucis populaires. Pourtant, pas une seule des centaines d’émeutes de la faim survenues un peu partout dans le monde, en 2007-2008, n’a débouché sur un mouvement de contestation politique durable. A l’heure actuelle, le pain resurgit en Egypte, avec une revendication au moins aussi aiguë et urgente : la liberté. Le Monde du 28 janvier rend compte des manifestants cairotes scandant “Du Pain ! De la Liberté”. Trois jours plus tard, le même journal raconte que, la nuit, sur la place Tahrir, dite de la Libération, épicentre de la révolte égyptienne, on improvise des matches de football : “Deux équipes ont été créées : celle du “Pain” et celle de la “Liberté”. Dimanche, c’est l’équipe du “Pain” qui a gagné.”

L’historien des révolutions et du pain que je suis ne peut qu’être fasciné par l’irruption de ce couple pain-liberté, bien connu dans la rhétorique de la lutte populaire en France depuis la Révolution de 1789-1795 jusqu’au Front populaire, puis à la Libération. “Le pauvre aime mieux le pain que la liberté”, constatait Rousseau. Tropisme bien compris par les Romains et même les Bourbons, théorisé de façon plus moderne par Montesquieu et surtout (non sans amertume) par Tocqueville, débouchant à terme sur l’Etat-providence, la revendication du droit à l’existence a souvent primé sur d’autres demandes dans le combat des gens ordinaires.

Dans le cas égyptien, où la misère pèse lourdement, mais où les pauvres et les exclus de toutes sortes sont rejoints par des diplômés, des salariés frustrés, des victimes de passe-droits et de la corruption, il paraît aujourd’hui que la liberté l’emporte. “On ne va pas mendier sa liberté aux autres, écrivait Ignazio Silone. La liberté, il faut la prendre.” Le pain, c’est nécessaire, c’est la survie ; l’exiger, c’est aussi protester contre des inégalités criantes, le chômage pullulant, la dignité bafouée de l’homme au quotidien. Mais le pain ne suffit plus, pas tout seul, car une fois qu’il redevient abondant et bon marché, il risque de masquer l’essentiel, la perpétuation des structures de l’injustice et de l’asservissement. D’où son lien désormais indivisible avec la liberté : la dénonciation de l’oppression, de la tyrannie, de la dictature des vieillards au nom d’une jeunesse tout entière, qui exige le pain à condition qu’il ne soit pas le retour à la méthode antique des jeux du cirque.

C’est un peu la liberté dans les slogans (pas dans les exégèses fines des juristes) de 1789 qui semblaient annoncer la régénération de toute la nation : pas de droits purement formels, mais la pratique réelle de la liberté d’expression et de la représentation tant sociale que politique. C’est la liberté comme précondition et garantie d’une éventuelle égalité des chances (et pas seulement d’une égalité devant la loi).

Sans conquérir cette liberté fondatrice, matrice, le pain ne sera jamais celui des Egyptiens eux-mêmes ; et le pain d’autrui est toujours amer. Mais, dans un deuxième temps, espérons que l’équipe de la liberté n’écrase pas celle du pain sur le terrain de l’action sociale et économique. Car si l’association des deux est exaltante à l’aube d’une nouvelle époque, rappelons qu’à la longue, le lien liberté et pain devient bien plus problématique.

Le paradoxe est que trop de liberté, dans son éclosion prométhéenne, dans son ambition totalisante, prive le citoyen lambda de sa ration de pain et, à terme, de sa liberté. Tel a été le dur apprentissage à la libéralisation économique de la France des Lumières (1763-1776), puis de la France révolutionnaire, enfin d’une France chroniquement tiraillée entre la liberté et le pain (c’est-à-dire l’égalité). Si elle n’est pas encadrée et régulée, la liberté économique peut saper les bases (et les promesses) de la liberté politique.

Un marché dit libre, et donc forcément darwinien, risque de faire regretter le pain du raïs. Si le paradigme du pain de l’égalité enfante trop de contraintes et étouffe trop d’initiatives individuelles, le libéralisme immodéré génère, sous de nouvelles appellations, le même genre d’inégalités et de domination décriées dans l’ancien régime. Un bon signe (s’il ne signifie pas simplement “Otez-vous de là que je m’y mette”) : déjà des intellectuels et une partie des classes moyennes égyptiennes semblent avoir senti le danger en s’en prenant aux adeptes de la doctrine ultralibérale, souvent associée à Gamal Moubarak, dauphin déchu. “A mal enfourner, on fait des pains cornus.”

Par Steven Laurence Kaplan, historien et professeur à Cornell University, New York.

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