De la Charte 77 à celle de 2008, un même combat

Le dissident chinois Liu Xiaobo vient d’être condamné à onze ans de prison pour avoir exercé des droits universellement reconnus : dire et écrire ce qu’il pense. La Chine signe sans sourciller des engagements en ce sens, sachant que cela ne l’engage à rien puisqu’elle ne les tiendra pas. Elle inscrit même ces droits dans la Constitution, mais une Constitution a-t-elle d’autres fins que d’abuser les étrangers, de bercer et berner le peuple chinois ?

On savait certes qu’une fois arrêté (fin juin, après plus de six mois de détention préventive, ce qui est illégal dans cette démocratie exemplaire), Liu ferait de la prison. On n’allait cependant pas jusqu’à imaginer une peine de onze ans, très supérieure à celles d’ordinaire infligées aux dissidents. Peine prononcée à l’issue d’un procès expéditif à huis clos, auquel son épouse Liu Xia n’a pas eu le droit d’assister. Elle a été autorisée à le voir dix minutes le lendemain, à travers une paroi vitrée : ce fut la troisième rencontre entre les deux époux depuis plus d’un an que Liu est détenu.

La peine, décidée en haut lieu et prononcée par des juges aux ordres du pouvoir, est à la mesure des craintes des dirigeants. La Charte 08, ainsi nommée en référence à la Charte 77 des dissidents tchécoslovaques, ne demande-t-elle pas la séparation des pouvoirs, des élections libres, la fin du monopole du Parti communiste, la liberté d’expression et de réunion, l’égalité entre villes et campagnes ? J’interromps ici la liste des exigences inacceptables dont Liu, un des principaux rédacteurs de la Charte 08, s’est rendu coupable.

Pis, ce document avait été signé par quelque dix mille citoyens chinois, en dépit de mesures d’intimidation immédiates. La police a arrêté Liu sans attendre le 10 décembre 2008, jour anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, choisi par ses rédacteurs pour la rendre publique. D’autres rédacteurs de la Charte ont été immédiatement arrêtés, de nombreux signataires questionnés et harcelés. Les Tchèques avaient mis plus de deux ans avant d’arrêter Vaclav Havel ; les Chinois n’ont pas traîné.

Vaclav Havel et Liu Xiaobo : ce serait bien que les lecteurs retiennent aussi le nom de ce dernier. On ne peut rien faire pour lui, il accomplira sa peine jusqu’au bout si le régime, comme il est assez probable, survit aussi longtemps. A tout le moins, ce sera peut-être un réconfort pour le prisonnier de savoir que nous pensons à lui. Son prédécesseur, Wei Jingsheng, qui a passé dix-huit ans en prison, m’a confié que les protestations venues d’Occident (en langage officiel, Pékin vient de nous rappeler les «grossières interférences dans les affaires intérieures chinoises») lui mettaient un peu de baume au coeur. Liu Xiaobo n’est pas un dramaturge comme Vaclav Havel mais un essayiste, critique littéraire et ancien professeur d’université qui n’a plus le droit d’enseigner.

Il faut reconnaître qu’il n’avait pas attendu le mouvement démocratique de 1989 pour s’en prendre au despotisme et au culte posthume de Mao. Le 2 juin 1989, conscient du massacre qui se préparait, il a utilisé son prestige auprès des étudiants pour tenter de les convaincre d’évacuer la place Tiananmen.

Don Quichotte invétéré, il espérait aussi que le pouvoir renoncerait de son côté à la loi martiale. A cette fin, il s’est rendu sur la place et y a entamé une grève de la faim, en compagnie d’une poignée d’autres intellectuels. Il n’a été entendu ni des uns ni de l’autre mais il a réussi, dans la nuit du 3 au 4 juin, à négocier avec un colonel l’évacuation pacifique de nombreux étudiants prêts à écouter Liu plutôt que les jusqu’au-boutistes.

Après Tiananmen, Liu a passé vingt et un mois en prison, avant d’être à nouveau condamné (terme impropre puisque cette mesure administrative ne requiert aucun jugement), en 1996, à trois ans de laojiao qui, avec le laogai, est l’équivalent chinois du goulag. Il faut dire que Liu s’était permis de solliciter la clémence pour ceux qui demeuraient détenus sept ans après le printemps 1989.

L’histoire accolera les noms de Vaclav Havel et de Liu Xiaobo. Quant aux Husak et aux Hu Jintao, un Trotski les jetterait sans sourciller dans les poubelles de l’Histoire.

Hu Jintao, objectera-t-on, préside au développement économique dont le monde entier s’émerveille. Certes, c’est bien presque la seule, en tout cas la plus importante différence avec la Tchécoslovaquie, îlot de développement en Europe centrale et orientale avant que le joug communiste n’y mette un terme. C’est précisément cette réussite économique qui assure à la Chine un poids en tout état de cause amplement justifié par sa population – et ce ne sera que justice quand l’Inde accédera au même rang.

D’où aussi la crainte et le «respect» qu’elle inspire et que ses dirigeants ne se retiennent pas d’imposer en faisant tout ce qu’il faut pour intimider Nicolas Sarkozy avec la même allégresse que Liu Xiaobo. Ce n’est pas à l’heure où François Fillon a été dépêché en Chine pour réparer les pots cassés et «sceller la fin de la brouille avec Pékin» (Le Monde du 24 décembre) qu’il faut attendre de la France une protestation aussi vigoureuse que celles d’Angela Merkel et des Américains – d’un Bernard Kouchner sans doute en d’autres temps.

Le développement économique de la Chine doit-il masquer l’évidence ? La dictature post-totalitaire chinoise a, depuis belle lurette, atteint un stade avancé de glaciation brejnévienne. Ce qui la retient prisonnière des glaces, c’est la crainte tenace d’une débâcle gorbatchévienne. On comprend la panique de ceux qui se cramponnent au pouvoir, mais la nécessité d’un Gorbatchev chinois finira par s’imposer.

Lucien Bianco, historien et sinologue.