De nouvelles figures de l’ennemi réapparaissent en Turquie

Au Kurdistan, aux confins de l’Irak, de la Syrie et de l’Iran, l’histoire semble se répéter depuis le partage des dépouilles de l’Empire ottoman vaincu au lendemain de la première guerre mondiale. Après la chute de l’organisation Etat Islamique (EI), de nouvelles figures de l’ennemi réapparaissent au Proche-Orient, notamment en Turquie. Elles ne se réduisent pas à celles de la coalition menée par les Etats-Unis qui a contribué durablement à installer le chaos dans la région.

La guerre menée par l’EI aux frontières a contribué à renforcer l’islamisation de la Turquie, fabriquant de nouvelles figures de l’ennemi aux côtés de celles du passé, les Arméniens et les Grecs. En miroir avec les pratiques coercitives de nombreux autres Etats de la région — et en tablant sur de nouveaux jeux stratégiques avec l’Iran et la Russie après la récente visite de Poutine à Téhéran, souhaitant renforcer son hégémonie au Proche-Orient —, la Turquie s’est redéployée autour d’un nationalisme arrogant. Elle se doit d’assumer les destinées nouvelles du sunnisme dans un monde musulman fragmenté.

Après la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016, la chasse aux sorcières dans l’espace public se poursuit : armée, police et bureaucratie remises au pas, journalistes, avocats, professeurs ou députés arrêtés, fonctionnaires mutés ou démis (plus de 130 000 à ce jour).

Mais la volonté affichée de rompre avec les fondements kémalistes de la modernité et de la laïcité, autour d’un même mépris des minorités nationales devant se fondre dans un peuple turc homogène ou disparaître, devient un défi supplémentaire pour une société encore traditionnelle confrontée à la mondialisation, malmenée par l’urbanisation rapide et les modèles consuméristes du néolibéralisme islamique des monarchies du Golfe.

Professeurs exilés de l’intérieur

Ce néoconservatisme autoritaire prétend aujourd’hui lutter contre une subversion de l’identité islamique venue de l’étranger. La haine est désormais portée ouvertement contre l’étranger, mais aussi contre les intellectuels dissidents. Près de 5 000 professeurs ont été chassés de leurs postes pour devenir des exilés de l’intérieur.

La persécution des élites universitaires occidentalisées caractérise l’origine plébéienne des dirigeants turcs actuels soucieux d’une revanche sur cette Europe des Lumières. Depuis le 15 juillet 2016, ce modèle « surveiller et punir » s’est traduit par l’institution d’un climat de peur, l’extension de brimades et de répression, contre les signataires de la charte d’appel à la paix avec les Kurdes et des milliers d’universitaires, par des élections truquées, par l’officialisation du mariage musulman, par le culte des martyrs, les diatribes contre les agents de l’étranger, l’éducation en mode « lavage de cerveaux » des enfants, qui rappelle l’URSS des années 1930 : même rhétorique entre « Eux » (Onlar) et « Nous » (Biz) pour désigner l’« autre ».

Ainsi, Erdogan en voyage aux Etats-Unis lors d’une rencontre avec la communauté turque, pouvait déclarer que « la jeunesse éduquée à l’étranger devient agent secret de ces pays étrangers. » L’ennemi actuel est évidemment Fethullah Gülen, prédicateur musulman réfugié aux Etats-Unis depuis 1999, et ses réseaux, mais aussi le juif, en considérant qu’un Etat kurde indépendant reviendrait à créer un « deuxième Israël » au Proche-Orient. Les Kurdes font donc partie de cette instrumentalisation, d’autant plus que dominés en Turquie, ils sont apparus récemment comme de nouveaux vainqueurs en première ligne contre l’EI.

Introuvables, ces 32 millions de Kurdes divisés, considérés comme frères ennemis, restent partagés entre l’Iran, l’Irak, la Syrie, la Turquie, et une diaspora en Europe et dans le Caucase. Lors d’une précédente visite en Russie, Erdogan pouvait déclarer « qu’en Turquie, la question kurde n’existe pas. Si tu crois qu’il y en a une, elle apparaîtra, si tu refuses d’y croire, cette question n’existera plus » à son ami Poutine, lui-même fossoyeur de la Tchétchénie et protecteur désormais de la Syrie de Bachar Al-Assad.

De son côté, à partir de mars 2016, Erdogan a continué la politique de ses prédécesseurs pour éradiquer villes et villages kurdes. Au-delà de leur populisme, nombre de points communs rassemblent Erdogan et Poutine, nostalgiques d’empires défunts, alliant « le sabre et le goupillon », verrouillant leurs espaces publics respectifs.

« Néostalinisme islamique »

Dans son commentaire d’une photo de l’ex-président kurde irakien Massoud Barzani au côté de Bernard Kouchner et de Bernard-Henri Levy, Erdogan reprenait la rhétorique de l’ennemi de l’intérieur : « Il n’y a qu’Israël qui te soutient. Sur la photo, tu as fait asseoir à ta droite l’ancien ministre des affaires étrangères français et à ta gauche le juif (Yahudiyi). »

Ces discours archaïques dans les médias coexistent néanmoins avec d’autres à l’opposé dans certaines universités turques où on revendique une réflexion sur les droits des minorités à l’instar des LGBT, comme récemment à Istanbul dans des séminaires confinés, conviant des chercheurs étrangers. Mais pour combien de temps encore ? Qu’en est-il aux frontières du Proche-Orient, asphyxiées par l’afflux de milliers de réfugiés syriens venus d’un ailleurs proche, où une partie de la population, effrayée par la menace d’attentats, dénonce le danger de ces « étrangers orientaux » ?

Aujourd’hui, en Iran comme en Turquie, on s’efforce donc de survivre au quotidien sur un mode de vie schizophrénique dans la crainte d’un régime que l’on pourrait qualifier de « néostalinisme islamique ». Les dénonciations se multiplient, les communications sont contrôlées, les réseaux sociaux sont surveillés, la télévision est verrouillée, mais des formes inédites de résistance d’une partie de la société civile émergent à la marge.

Face aux dérives autoritaires de la Turquie et de la Russie, la France continue de prôner le dialogue. Son rôle comme celui de l’Europe, n’est-il pas plutôt de contrer cette résurgence de figures ennemies imaginaires, dont l’histoire nous a appris la portée ?

Kristian Feigelson est l’un des auteurs de « Voyages et exils au cinéma. Rencontres de l’altérité », ouvrage collectif dirigé par Patricia-Laure Thivat (Presses universitaires du septentrion, 328 pages, 29 euros).

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