De quel travail parle-t-on lorsque l’on annonce la fin du travail ?

Ces derniers mois, de nombreux articles ont commenté à la fois la diffusion des robots dans notre société et la proposition de revenu minimum universel (RMU). Dans les deux cas, la question du travail est au cœur des enjeux et fonde les arguments, plus généralement contre.

Certains appellent à la taxation des robots pour préserver l’emploi. D’autres s’insurgent contre le revenu minimum universel, au prétexte qu’il serait démagogique de laisser croire à la fin du travail. Or, dans un cas comme dans l’autre, un enjeu commun apparaît : comment réaliser une distribution de la richesse produite, et donc des revenus, qui permette d’assurer une demande solvable dans le long terme ?

Quid du financement de la protection sociale

A nos yeux, le RMU pourrait être l’amorce d’une politique publique qui pose les jalons d’une réponse collective et solidaire à la robotisation, en assurant les conditions macroéconomiques de la demande effective. En effet, un robot est une machine qui ne consomme pas pour se former, se cultiver, se nourrir, se vêtir, etc.

De plus, elle n’a pas de pouvoir d’achat, elle ne perçoit pas de revenus pour consommer, c’est-à-dire pour acheter les produits qu’elle fabrique, et donc pour générer le chiffre d’affaires des entreprises. Si au plan individuel, chaque société peut être momentanément gagnante en modifiant la structure de ses coûts, et donc améliorer sa compétitivité, pour autant il se posera un problème au niveau de la société car outre la consommation, se posera la question du financement de la protection sociale, de la couverture chômage, des retraites, etc. Sur quelle(s) base(s) le seront-elles ?

Mais les travailleur(euse)s ne sont pas les seul(e)s concerné(e)s, les actionnaires aussi, car d’où proviendront les dividendes qu’ils attendent s’il n’y a plus de chiffres d’affaires ou que les contraintes du recul de la demande solvable réduisent les perspectives de croissance et les opportunités d’investissements rentables ?

Le travail comme une peine

Que fera-t-/fait-on des salarié(e)s et, plus largement, des actifs ainsi « remplacés » par ces machines au moment même où le chômage et son financement sont questionnés ? On pourrait imaginer à la suite d’Isaac Asimov (1920-1992) [auteur de science-fiction américain, créateur du « Cycle des robots »], une société où le travail destiné à répondre aux besoins de l’humanité serait assuré par les seuls robots. Mais avec quel argent serait financée la production correspondante et comment seraient achetés les biens et services produits ? Autrement dit, si on imagine une robotisation accrue, qui va acheter les produits ainsi réalisés ? Comment les entreprises vont-elles obtenir le chiffre d’affaires nécessaire à l’amortissement du coût des robots ?

Ces débats appellent une réflexion de fond sur la place du travail dans la société et dans les entreprises elles-mêmes. Ils s’inscrivent dans un héritage culturel qui ne voit le travail que comme une peine, au mieux comme un épanouissement à condition qu’il s’exerce dans le cadre d’échanges marchands. Cela crée un point de blocage important, qui est lié au fait que le travail, généralement méprisé dans les périodes historiques qui ont précédé, a pris une place centrale dans notre imaginaire collectif à partir du XVIIe siècle.

Avec la révolution industrielle, l’activité économique est devenue, dans la pensée de la bourgeoisie conquérante, la mesure du degré de développement des civilisations, et le travail la mesure de la valeur d’une vie. Dans la mesure où l’idéologie dominante se diffuse généralement à l’ensemble de la société, le travail se trouve dès lors surinvesti d’une valeur morale et sociale, « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » (ou avec Voltaire « forcez les gens au travail, vous les rendrez honnêtes gens »).

Démagogie

Notre système de valeur reflétant la nécessité de la croissance économique comme une fin en soi, tout travail qui ne se déroule pas dans l’espace marchand est ignoré, dévalorisé, comme le travail des femmes (voire des hommes) au foyer ou celui des artistes et autres aventuriers.

Si annoncer la « fin du travail » de manière globale et indifférenciée dans un avenir proche est probablement démagogique, c’est surtout du fait que cela nous empêche de penser le travail autrement que comme une « peine ». Or les mutations technologiques en cours sont plutôt une opportunité pour poser la question de la nature du travail humain, c’est-à-dire de la séparation entre celui qui commande et celui qui obéit, entre les tâches d’organisation et les tâches d’exécution, entre le temps contraint pour gagner sa vie et le temps libre pour réaliser notre humanité, et donc des enjeux de pouvoirs sous-jacents.

Ainsi, de quel travail parle-t-on lorsque l’on annonce la fin du travail ? S’agit-il du travail salarié, dans le cadre d’un contrat qui « prive » le travailleur de tout pouvoir de décision sur son activité ? Ou parle-t-on du travail culturel, artistique, bénévole, bref ce qu’on appelle une activité humaine composée d’actions, d’objectifs et de liens sociaux ?

De nouvelles formes de solidarité

Dans le même temps, comment redéfinir la fonction sociale du travail dans un contexte où la croissance de la production dans nos sociétés postindustrielles répond à des demandes de plus en plus diverses (voire artificielles), alors que de nombreux besoins de base sont insatisfaits, comme en témoigne, par exemple, l’explosion des problèmes de santé d’origine environnementale ?

Par conséquent, réfléchir aux conditions dans lesquelles les sciences et des techniques pourraient être libératrices en permettant la fin d’une forme spécifique de travail, celui qui s’inscrit dans un rapport contractuel de domination (en particulier, mais pas uniquement, le travail salarié) est pragmatique et nécessaire. C’est une nécessité, car la robotisation peut permettre une nouvelle forme de production et de redistribution des richesses. C’est une obligation, car nous devons inventer de nouvelles formes de solidarité permettant celle-ci.

La robotisation, et sa taxation, et la mise en place du RMU peuvent être alors deux outils importants, permettant à chacun de développer son ou ses activités en tant qu’être humain.

Par Thomas Lagoarde-Segot (Doyen associé à la recherche, Kedge Business School – LEST Aix-Marseille Université) et Bernard Paranque (Professeur, Kedge Kedge Business School – LEST Aix-Marseille Université).

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