Déficit alimentaire croissant de l’UE et nécessaire souveraineté alimentaire

Les 29 et 30 janvier Le Monde a publié les opinions de cinq spécialistes sur le devenir de la politique agricole commune (PAC) : Michiel A. Keyser, Jean-Christophe Bureau, Jack Thurston, Nicolas-Jean Bréhon et José Bové. Les analyses des quatre premiers appellent à des mises au point au regard de la réalité des faits, ce qui conforte les positions de José Bové. Selon ces auteurs, l’Union européenne (UE) serait excédentaire en produits alimentaires mais, comme ces excédents ne seraient plus subventionnés, cela a réduit le dumping sur les pays pauvres. De plus l’UE maintiendrait une trop forte protection de son marché intérieur, donc des prix agricoles élevés qui pénalisent ses consommateurs et les exportateurs potentiels du Sud, cette protection y ayant même aggravé la faim. D’ailleurs la hausse récente des prix mondiaux justifierait de ne plus protéger l’agriculture de l’UE. Quant aux subventions de l’UE, critiquées à juste titre pour leur répartition inéquitable entre agriculteurs, elles devraient être fortement réduites et allouées en fonction des prestations de biens publics, notamment pour l’environnement.

Tous ces auteurs, comme les médias, ignorent le déficit structurel des échanges alimentaires de l’UE-27, qui est colossal et croissant puisqu’il est passé de 10,9 milliards d’euros (Md€) en 2000 à 24,4 Md€ en 2008 – et serait de 23 Md€ en 2009 sur la base des dix premiers mois –, notamment du fait du déficit en poissons passé de 9,6 à 13,3 Md€. Le déficit des échanges agricoles est lui-même structurel et croissant, étant passé de 7,2 Md€ en 2000 à 13,3 Md€ en 2008. Et, comme l’UE a un excédent alimentaire sur les Etats-Unis de 6 Md de dollars en moyenne de 2003 à 2008, elle reçoit donc une aide alimentaire structurelle massive du Sud.

Dire que l’UE ne subventionne pratiquement plus ses exportations agricoles c’est accepter la définition scandaleuse du dumping de l’OMC qui ne tient compte que des subventions à l’exportation et pas des subventions internes aux agriculteurs qui bénéficient aussi aux produits exportés. Ainsi, si les subventions à l’exportation des céréales ont baissé de 452 millions d’euros (M€) en 1995-96 à 96 M€ en 2006-07, les subventions internes aux céréales exportées ont été de 2 Md€ en 2006-07. Si les subventions à l’exportation des produits laitiers ont baissé de 2 Md€ en 1995-96 à 478 M€ en 2006-07, les subventions internes aux produits laitiers exportés ont alors été de 1,4 Md€. Et, si les subventions aux exportations de viande de volaille ont baissé de 116 M€ à 97 M€, les subventions internes aux volailles exportées, principalement aux aliments du bétail ingurgités, ont été de 241 M€ en 2006-07.

Face au déficit alimentaire croissant de l’UE, il est heureux qu’elle ait maintenu une protection élevée de ses produits alimentaires de base sinon ce déficit aurait été dramatique : le droit moyen sur les céréales reste de 50 % (95 € par tonne de blé tendre ordinaire au-delà d’un quota tarifaire de 3 millions de tonnes, et 172 € par tonne de farine), celui sur les produits laitiers est de 87 %, celui sur les produits sucrés de 59 % et celui sur les viandes congelées (bovine, porcine et de volaille) de 66 %. Cela n’empêche pas que les déficits de l’UE soient croissants en viande bovine depuis 2003 et en viande de volaille depuis 2005. L’UE a même été déficitaire de 7,7 millions de tonnes de céréales en 2007 pour 1,7 Md€ et, si elle est redevenue excédentaire en 2008 de 1,4 million de tonnes, elle est restée déficitaire de 161 M€. Et l’UE est déficitaire en sucre depuis 2007 et ce déficit, de 1,9 Mt pour 991 M€ en 2008, va augmenter puisque l’UE a accepté d’importer sans plafond ni droits de douane le sucre des pays les moins avancés et qu’elle a été condamnée par l’OMC en 2005 à éliminer ses exportations pour cause de dumping.

Moins protéger l’agriculture de l’UE ne serait pas non plus bénéfique aux paysans pauvres du Sud puisque cela les détournerait de produire des cultures vivrières alors qu’ils connaissent un déficit alimentaire croissant. En effet, si l’on exclut les cinq premiers pays du Sud exportateurs alimentaires nets (Brésil, Argentine, Thaïlande, Malaisie, Chili), le déficit alimentaire des autres pays du Sud a atteint 79 milliards de dollars en 2007. Celui de l’Afrique subsaharienne – région du monde la plus pauvre et souffrant le plus de la faim – était de 8 Md de dollars et même de 14 Md de dollars si l’on exclut ses échanges de café, cacao, thé et épices qui ne sont pas des produits alimentaires de base. D’ailleurs l’UE importe sans droits de douane leurs produits tropicaux et ils n’exportent pas ses produits alimentaires de base, sucre excepté.

On ne peut pas dire que les consommateurs de l’UE soient pénalisés par des prix alimentaires élevés puisqu’ils n’affectaient en 2006 que 15 % de leur budget à se nourrir (avec boissons non alcoolisées). Puisque le poids des prix agricoles dans les prix alimentaires est en moyenne de 20 % en France, cela correspond à 3 % du budget des ménages. Assurer aux agriculteurs de l’UE des prix rémunérateurs en supprimant les aides directes à ceux ayant des coûts de production inférieurs à la moyenne de l’UE impliquerait de relever les prix agricoles de 30 % en moyenne par rapport à leurs niveaux de 2006, ce qui relèverait à 15,9 % la part de l’alimentation dans le budget des ménages après six ans. Mais, avec une hausse du PIB/tête de 1,5 % par an à moyen terme d’ici deux ans, une fois sortis de la récession actuelle – il a augmenté de 2 % par an de 2000 à 2005 –, cela entraînerait une hausse de 9,3 % du revenu des ménages en six ans. Le poids de l’alimentation dans le budget des ménages plafonnerait à 15,6 % en année 6 et décroîtrait au-delà.

En contrepartie de cette modeste hausse de la part de l’alimentation dans le budget des ménages, ils paieront moins d’impôts pour financer la PAC, il y aura moins de chômeurs –donc plus de cotisations sociales et moins d’impôts pour les soutenir –, un environnement moins pollué – moins d’impôts encore –, une meilleure qualité des produits et un milieu rural plus vivant. Ces moindres dépenses publiques pour la PAC et ses dégâts dégageraient des ressources pour aider les citoyens défavorisés à supporter momentanément des prix alimentaires supérieurs.

Jacques Berthelot, ancien maître de conférences à L’Ecole nationale supérieure agronomique de Toulouse.