Demeurer lucide dans ce combat de long terme

Les dramatiques événements de Bruxelles ne nous apprennent rien. Ils confirment un certain nombre de tendances déjà connues et nous rappellent simplement la vacuité de beaucoup de débats franco-français.

Il faut tout d’abord cesser d’interroger de manière systématique l’efficacité de nos services de sécurité et de renseignement. Pointer du doigt la coopération interservices, notamment entre les pays européens, manque totalement de pertinence. Dans le domaine de la lutte antiterroriste, l’information circule de manière satisfaisante. Certes, on peut toujours faire mieux, mais l’on ne peut pas relever ici de carence expliquant tel ou tel acte terroriste.

Comprendre le djihadisme salafiste

On peut à la rigueur mentionner que quelques pays – n’étant pas touchés – n’ont sans doute pas placé l’antiterrorisme au premier rang de leurs priorités sécuritaires. Toutefois, cela ne suffit pas à remettre en cause le système de renseignement national, ou le travail entre les administrations dédiées à l’échelle de l’Union.

Quant à la loi sur le renseignement votée récemment, ou l’état d’urgence, ils forment des dispositifs qui apparaissent tout à fait utiles aux policiers et gendarmes en charge de missions antiterroristes. Cependant, il serait totalement inepte d’exiger de ces outils légaux une aptitude prédictive qu’ils n’ont nullement vocation à remplir.

Si l’on veut réfléchir de façon plus féconde, on peut en revanche mettre en lumière plusieurs éléments. Le premier c’est que nous ne savons toujours pas faire coopérer l’Etat, la société civile et le monde académique afin de comprendre le djihadisme salafiste – et non pas simplement le radicalisme, un terme qui pose davantage de problèmes qu’il n’offre de perspectives, tant il est employé de manière inadéquate.

Ce n’est pas dans un surcroît de surveillance électronique que se trouve le secret d’une appréciable capacité d’anticipation, mais dans le travail intellectuel, psychologique et sociologique entre des opérationnels et des experts des sciences humaines tentant de « lire » le phénomène terroriste islamiste.

Cellules dormantes et commandos

Deuxièmement, finissons-en avec les catégories absurdes qui veulent établir une frontière entre l’intérieur et l’extérieur. Il n’y a pas une « cinquième colonne » ou des ennemis à l’étranger. Nous faisons face à une nébuleuse d’acteurs mêlant des cellules plus ou moins dormantes d’appui logistique – voire contribuant à l’endoctrinement – dans les pays européens, à des « commandos » circulant d’une ville à une autre sur notre continent.

Ces derniers sont eux-mêmes hybridés : ses membres, souvent nés en Europe, sont partis notamment en Syrie pour revenir par différents moyens, notamment – mais pas exclusivement – en se noyant dans les flux de migrants.

Troisièmement, il ne s’agit pas d’escalader un peu plus haut l’échelle de l’angoisse. Il était connu et évident que d’autres attentats auraient lieu. Ne tombons pas une fois de plus dans le piège du spectacle de la peur consistant à penser que l’événement le plus récent est inédit. Il faut admettre une fois pour toutes que nous vivons dans des sociétés vulnérables.

Prenons-en acte, même si notre intelligence et nos émotions y répugnent, tout en faisant preuve de résolution extrême dans la construction et l’exécution de stratégies solides qui ne s’épuisent pas dans des débats stériles sur la déchéance de nationalité, quel que soit le bord politique concerné. Ce qu’il importe de comprendre c’est que nous n’en sommes plus là depuis longtemps : quelle que soit la position que l’on adopte, ce sujet est accessoire du point de vue des opérationnels…

Les « territoires perdus »

Quatrièmement, nous avons à avancer beaucoup plus vite sur quelques sujets-clés concernant la coopération public-privé en matière de sécurité. Deux exemples : tranchons rapidement sur les cas particuliers dans lesquels les sociétés de sécurité privées ou les agents de sécurité rapprochée peuvent être armés ; établissons vraiment un lien puissant entre les directeurs sûreté dans les entreprises – on comprend facilement l’enjeu si l’on pense aux transports – et les pouvoirs publics – c’est-à-dire les services de sécurité – en créant les conditions juridiques d’échanges d’informations qui achoppent régulièrement sur le cadre légal de cette coopération.

Enfin, tâchons de faire face à notre paralysie intellectuelle, à notre cécité volontaire. Le seul vrai reproche que nous pouvons faire à la Belgique, tout comme au Royaume-Uni en son temps, c’est une réelle réticence à s’opposer à la constitution de vastes enclaves criminogènes au sein de leur territoire, où s’accumulent les trafics criminels « classiques » (drogue) et les instruments humains et matériels du terrorisme.

Toutefois, certains de nos « territoires perdus » hexagonaux n’ont pas grand-chose à envier à Molenbeek. La responsabilité en revient à trente ans d’errance intellectuelle de nos élites, pas seulement politiques.

Ces actes, comme toujours symboles de barbarie et de lâcheté, visaient un objectif capital aux yeux des terroristes. Prouver qu’ils peuvent nous frapper où et quand ils le veulent, y compris dans une ville saturée de présence policière depuis plusieurs jours et où l’un des protagonistes (Salah Abdeslam) des attentats du Bataclan vient d’être arrêté.

Témoigner de notre soutien sans faille à la Belgique et demeurer lucide dans ce combat de long terme sont nos priorités. Notre arme ? Changer enfin de posture mentale dans la lutte antiterroriste et penser autrement : vaste programme.

Eric Delbecque, Directeur du pôle intelligence stratégique de Sifaris, membre du conseil scientifique du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS). Il  est l’auteur d’Idéologie sécuritaire et société de surveillance (Vuibert 2015).

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