Depuis quatre siècles, la théologie musulmane s’est coupée de la philosophie

La récente protestation des enseignants de philosophie au Maroc contre le contenu d’un livre scolaire d’éducation religieuse met en avant une question peu connue du grand public concernant le rapport entre la théologie sunnite et la philosophie. Rappelons qu’il s’agit d’un manuel scolaire d’éducation religieuse à destination des élèves de première, réédité en octobre 2016, et qui considère que « la philosophie est une production de la pensée humaine contraire à l’islam et… l’essence de la dégénérescence » (Le Monde, 27 Décembre 2016).

Le rejet de la philosophie par la théologie fait partie de l’histoire de la théologie musulmane divisée dès sa naissance entre un courant rationaliste et un courant dogmatique. Les rationalistes soulignent les convergences entre la métaphysique du Coran et la philosophie grecque, notamment celle de Platon et d’Aristote dont se réclamaient explicitement « Les Frères de la Pureté » et les mu’tazilas, un courant de pensée apparu entre la fin du VIIIe siècle et le IXe siècle. Durant quatre siècles, la théologie musulmane a montré une audace intellectuelle qui a inquiété le courant dogmatique regroupé autour du théologien Ibn Hanbal (780-855), outré que des auteurs païens comme Platon et Aristote soient élevés au rang des prophètes Moïse, Jésus et Mohamed.

Lecture littéraliste du Coran

Pour dissuader la référence aux auteurs dits païens, Ibn Hanbal forge le concept de « salafiya » pour affirmer que les salafs (les ancêtres) n’ont pas eu besoin de Platon et d’Aristote pour montrer la véracité de la révélation divine. Il est revenu au théologien Al Ash’ari (874-936), ancien mu’tazilite, de clore cette querelle en bâtissant un compromis entre les tenants de la raison et ceux de la révélation. Mais avec le temps, ce compromis profitera aux hanbalites qui prônent une lecture littéraliste du Coran et qui, plus tard, chasseront la philosophie du débat théologique. L’estocade sera donnée par le dernier grant théologien musulman Abu Hamid al Ghazali (1058-1111) dans son fameux livre L’incohérence des philosophes. Il tracera par ailleurs aux soufis une ligne rouge à ne pas dépasser dans leurs pérégrinations mystiques néo-platoniciennes. Averroès répondra au livre de Ghazali, mais il aura été le chant du cygne de la philosophie musulmane, celui qui en aura montré la vigueur avant sa disparition définitive du paysage intellectuel. La grande figure du soufisme, Ibn ‘Arabi (1165-1240), appelé entre autres, Ibn Flatoun (fils de Platon), dit toute sa tristesse pour avoir vu le cadavre d’Averroès (1126-1198) monté sur un âne avec des livres, dirigé par quelques individus vers le cimetière, sous le regard indifférent des badauds. De son vivant, Averroès était souvent à la mosquée l’objet de vociférations menaçantes de la part de fidèles chauffés à blanc par des théologiens incultes.

C’est dans ce climat d’aridité intellectuelle qu’apparaît Ibn Tayymiya (1263-1328), hanbalite intransigeant, qui déclare « mane mantaqa zandaqa » (celui qui philosophe verse dans l’athéisme). Le manuel scolaire contre lequel se sont élevés des enseignants de philosophie au Maroc reproduit le passage d’un obscur disciple de Ibn Tayymiya, un certain As Salah Ach Chahazouri, un religieux du XIIIe siècle, qui paraphrase son maître en écrivant : « la philosophie est le summum de la démence et de la dépravation ».

Cultiver l’utopie religieuse

Depuis la défaite de la philosophie, la théologie musulmane s’est desséchée, répétant des commentaires de commentaires. Elle n’a fait preuve d’aucune vitalité ou originalité depuis qu’elle s’était coupée des progrès de la connaissance humaine, en particulier de la philosophie. Il n’est pas étonnant qu’un disciple de Ibn Tayymiya, un certain Mohamed Abdelwahab (1703-1792), fondateur du wahabisme, écrive que toute connaissance qui ne provient pas du Coran est impie, rejetant le hadith du prophète qui recommande aux croyants « de chercher la connaissance même en Chine ». M. Abdelwahab est le contemporain de Isaac Newton qui, au même moment, mettait au point les lois de la gravitation universelle.

Ce débat est crucial dans la mesure où la théologie musulmane est hégémonique dans les représentations culturelles, se posant comme l’instance de légitimation du savoir, ce qui coupe intellectuellement les musulmans du reste de l’humanité. Dès lors que cette théologie est enseignée dans le système éducatif, elle forme les jeunes à l’intolérance et à la violence et à cultiver l’utopie religieuse. Le réformateur syrien Mohamed Shahrour a raison d’écrire aujourd’hui, qu’avant toute réforme économique ou politique, il faut entreprendre en priorité une réforme de la théologie car le retard des sociétés musulmanes a pour origine la défaite de la philosophie qui a ouvert un boulevard au wahabisme et à la haine de la pensée.

Lahouari Addi, professeur de sociologie à Sciences Po Lyon et chercheur au laboratoire Triangle du CNRS. Il a publié « Deux anthropologues au Maghreb : Ernest ­Gellner et Clifford Geertz » (Editions des archives contemporaines, 2013).

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