Des buts de guerre en Syrie flous et inatteignables

Aux portes de l’Europe, la guerre ravage la Syrie. En Occident on se préoccupe de faire cesser les massacres. Ce qui a commencé comme un mouvement social, à l’unisson de troubles similaires, qui depuis la Tunisie s’est étendu par la Libye à l’entier du Machrek, s’est poursuivi par un soulèvement d’une partie du peuple contre une oligarchie maffieuse et incapable. Il s’agit bien maintenant d’une guerre après avoir été une révolte populaire. Et d’une guerre civile en plus qui menace de s’étendre à ses voisins partageant comme la Syrie les mêmes ethnies et religions diverses.

La France, l’Angleterre et une partie du Congrès américain souhaitent une intervention. Armer les rebelles et décréter une zone d’exclusion aérienne, envoyer des forces spéciales se battre et des techniciens conseiller les rebelles. Il faut aider ces populations à renverser le régime baassiste du président alaouite honni par une partie de son peuple et, avec la Syrie libérée des Assad, parachever l’entreprise d’éradication par leurs peuples des dictateurs de la rive méridionale de la Méditerranée. Après l’usage ces derniers jours de l’arme chimique, les voix demandant une intervention se font de plus en plus nombreuses et mettent le président américain Obama au pied du mur, lui qui avait averti que c’était une ligne rouge à ne pas franchir.

Mais pourquoi? Voilà une question que l’on n’entend pas. Quels sont les buts de guerre et dans quelle grande stratégie viendrait s’insérer une implication militaire directe de l’Europe et des Etats-Unis? Éliminer les pouvoirs non sunnites des pays de la région? Ou agir dans le cadre du devoir de protéger, et dans ce cas qui protéger? Car pour protéger les uns, il faudra tuer les autres.

Depuis l’intervention des États-Unis en Afghanistan et plus encore depuis celle d’Irak, les justifications proposées pour rendre la guerre juste sont liées à la lutte contre le terrorisme.

En Afghanistan, après ce mobile venait celui de chasser les talibans du pouvoir qui, en plus de leur comportement moyenâgeux, abritaient le meilleur ennemi de l’Amérique, Al-Qaida. Il y avait d’autres mobiles, ceux-ci inavoués.

En Irak, là encore, plus de mobiles que de buts. Il fallait renverser le régime républicain baassiste du tyran Hussein qui menaçait la paix mondiale avec ses armes de destructions massives, et surtout menaçait les pays du Golfe, l’Arabie saoudite et les intérêts pétroliers américains. In fine, ce fut l’argument utile pour forcer la porte à la guerre (auquel on rajouta tardivement le soi-disant soutien irakien au terrorisme international). Le but énoncé par les néorépublicains, c’était, après avoir libéré ces peuples de leurs tyrans et de leurs chaînes, d’établir des régimes démocratiques, s’attelant à une bonne gouvernance et au développement, et accessoirement de lever toutes les entraves au commerce et aux affaires. Ce ne peut pas être un but de guerre, car celui-ci se doit d’être réalisable. Comment dans des pays où la démocratie est un mot de la culture occidentale dépourvu d’existence concrète, sociologiquement déconnecté de la réalité et de la tradition des peuples, transformer l’organisation sociale d’un coup de baguette magique? De là, entre autres, l’échec de ces deux guerres. Pour illustrer ce propos, il convient de renvoyer au renversement du gouvernement égyptien élu dirigé par les Frères musulmans et dont les opposants démocrates se sont réjouis du coup d’État de l’armée.

On l’a vu encore une fois lors de l’intervention en Libye, poussée par la France, une France moins prudente et réfléchie que celle qui interviendra au Mali. Le but proclamé est de faire tomber le tyran et laisser le peuple libyen prendre en main son destin. Ce qui, naturellement, amènera obligatoirement à la bonne gouvernance et au respect des règles universelles de la démocratie. On le voit, ce ne sont pas comme ça que les choses se sont passées et d’un régime despotique on passe à celui du chaos.

Et en Syrie? Intervenir militairement, c’est prendre le risque d’armer et de donner le pouvoir aux ennemis de l’Occident. Toute une frange de militants sunnites radicaux soutenus et financés par l’Arabie saoudite et les pays du Golfe se donne rendez-vous en Syrie pour abattre le régime d’Assad. Aider ces factions, c’est prendre le risque de détruire le régime républicain syrien (certes dévoyé, mais porteur des aspirations d’une partie du peuple arabe depuis la fin de l’Empire ottoman) laïque et multiculturel. Il est vrai que ce régime n’est qu’une caricature de régime démocratique et républicain, mais il a eu l’avantage de préserver la paix confessionnelle et les équilibres ethniques et ne pratiquait pas le terrorisme d’État. On connaît trop les exactions dont sont capables les fondamentalistes sunnites; ils en ont donné suffisamment d’exemples en Égypte, au Pakistan et en Irak, pour se leurrer sur ce qu’il se passerait si ceux-là arrivaient au pouvoir en Syrie.

En Syrie, les États occidentaux ne peuvent pas se lancer dans une opération limitée comme celle de Libye. Là le pouvoir était dans les mains exclusives d’un despote, de sa famille et de leur camarilla, honnis par la majorité du peuple et sans soutien populaire. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les Américains avaient des buts précis vis-à-vis du Japon et de l’Allemagne. D’abord détruire leur puissance militaire et leur infliger une défaite complète en brisant l’outil industriel et la résistance psychologique. Ce fut une guerre totale. Puis, après une épuration et sous occupation militaire, reconstruire l’état sur d’autres bases en lui donnant une constitution et des institutions propres à favoriser une évolution démocratique. À ces conditions seulement, les buts pouvaient être atteints et ils le furent effectivement. Cela signifie qu’une opération en Syrie nécessiterait une implication totale des nations voulant y rétablir la paix et des opérations militaires de grande envergure. Une occupation dans la durée avec un effectif important serait nécessaire pour parvenir à la reconstruction de l’Etat et l’obtention d’un hypothétique consensus politique.

A supposer que les nations occidentales le veuillent, faut-il encore qu’elles le puissent.

La complexité du conflit syrien et les interférences régionales ne portent pas à une vision optimiste sur un tel projet.

L’opération française Serval au Mali a été un succès militaire, car elle avait des buts de guerre limités: chasser du territoire malien les extrémistes qui menaçaient l’existence d’un Etat ami et ouvrir la porte à sa reconstruction. Ni plus, ni moins. La suite est maintenant entre les mains de l’ONU et des organisations de la région. Les guerres d’Afghanistan et d’Irak sont des échecs, car elles avaient des buts beaucoup trop ambitieux. En Syrie, la situation est tout aussi compliquée. Le pays a plongé dans une guerre civile, mêlant des raisons ethniques, religieuses et politiques ainsi que l’implication directe d’entités régionales. Comment dans ces conditions distinguer l’ami de l’ennemi? Est-il un ennemi, le membre d’une communauté chrétienne, ou un Druze, qui soutient le régime baassiste d’Assad par crainte des fondamentalistes sunnites? Est-il l’ami, le sunnite irakien financé par le Qatar qui vient faire son djihad contre l’impie alaouite? Les buts d’une intervention militaire occidentale en Syrie sont trop flous et inatteignables et cette intervention entraînerait vraisemblablement toute la région dans le conflit, le Liban d’abord, y ajoutant la guerre à la guerre.

Henri Weissenbach, ancien éditeur de Georg et bon connaisseur de la région.

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