Dette grecque, réfugiés, climat: comment l’Europe peut se racheter

La bourse chinoise joue aux montagnes russes et le bal mené tant bien que mal par le régime autoritaire en place pourrait très bien finir en roulette tout aussi russe. Du côté occidental, l’on prédit l’éclatement de la prochaine bulle du fait de la spéculation effrénée qui affecte les start-up de la Silicon Valley et le marché immobilier de Manhattan. Comme en 2008, les tremblements de terre annoncés ne manqueront pas de faire sentir leur onde de choc dans l’Union européenne, en particulier dans les pays économiquement les plus vulnérables, en premier lieu la Grèce.

Après des semaines dramatiques à négocier une sortie de la crise grecque, le résultat des courses est désastreux: les créanciers de la dette publique grecque ont imposé à la population un nouveau plan d’austérité drastique. Imaginez faire partie de la classe moyenne de l’Allemagne vaincue au lendemain de la Première Guerre mondiale et subir de plein fouet les effets économiques du Traité de Versailles. Auriez-vous été à même de résister aux dérives extrémistes? A la montée du nazisme? […]

Le mélange toxique d’un sentiment d’humiliation, de la justice irresponsable des vainqueurs et de la pauvreté qui vous met à nu, voilà la paix qui avait été imposée en 1918 à l’Allemagne et qui allait causer une nouvelle guerre tout aussi catastrophique que la première.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les alliés avaient le choix entre les plans Morgenthau et Marshall. Le premier visait à faire régresser l’Allemagne au stade agraire, ce qui revenait à répéter l’erreur commise par le passé. La seconde option, finalement choisie et consistant en une rapide réanimation économique accompagnée d’un programme conséquent de dénazification, a ramené ce pays dans la communauté des nations respectueuses d’une certaine humanité. Par la suite, c’est bien connu, au lieu de réduire à néant le charbon et l’acier, les matériaux de base de toute guerre industrielle, ceux-ci ont su être utilisés, grâce au plan Schumann, comme fondements d’une paix durable en Europe dont nous continuons à profiter.

Réduire aujourd’hui la Grèce, à long terme, à une colonie touristique de l’Union européenne revient à lui imposer un Traité de Versailles, un plan Morgenthau. Ainsi, la montée des extrémismes est assurée et l’acquis de paix en Europe en danger.

En effet, cela revient à demander au petit peuple de payer la facture de ses élites, de lui faire assumer le poids d’une dette publique sur plusieurs générations, alors qu’elle a été générée par les ruses de ploutocrates qui ont noyauté et parasité l’Etat. Cela revient à dicter à la population hellénique un programme de discipline spartiate alors que les principaux responsables de la débâcle économique se sont enfuis sous des cieux plus cléments avec leurs biens mal acquis. Cela revient à instaurer une forme de totalitarisme privé dans le domaine public, exécuter sommairement l’Etat après l’avoir longuement violé.

L’économiste et auteur du best-seller Le Capital au XXIe siècle , Thomas Piketty, nous explique que le taux de concentration du capital en ce début de siècle en une très petite fraction de la population n’avait été égalé la dernière fois qu’à la veille de la Première Guerre mondiale. Cette comparaison de données statistiques n’augure rien de bon. Pour éviter une répétition de l’histoire sanglante du siècle passé par effet domino, un plan Marshall pour la Grèce d’aujourd’hui consisterait à annuler totalement la dette publique et, paradoxalement, à déprivatiser l’Etat pour le bien commun.

Et pour l’Union européenne, cela signifierait d’envisager un nouveau plan Schumann pour préserver la paix et la sécurité: communautariser les dettes publiques dans la zone euro à l’instar de la communautarisation du charbon et de l’acier. L’on pourrait commencer par les dettes résultant des dépenses dans les domaines de l’éducation, de l’environnement et de la défense. La détermination du financement lié à ces politiques publiques serait alors effectuée au niveau de l’Union européenne. Cela impliquerait une prise de décision commune sur les budgets en question et, par conséquent, sur l’endettement à assumer.

Certes, le financement des politiques de défense au sens strict ne fait pas partie des compétences actuelles de l’UE. Pourtant, matériellement, l’Union serait mieux placée pour en assumer la responsabilité, du moins en partie. La France par exemple, mise sous pression par la communauté occidentale, est sortie du deal avec la Russie portant sur les navires de guerre Mistral à la suite de la crise ukrainienne. La facture aurait été salée pour les contribuables de l’Hexagone, entre un et deux milliards d’euros, si la France n’avait pas trouvé un nouveau client, l’Egypte, tout aussi douteux. Un formidable gaspillage engendré par une dynamique à double morale: vendre la mort à autrui sous prétexte d’assurer sa propre existence à meilleur prix. Il y a l’enfant retrouvé sans vie sur une plage de la Turquie, qui voulait rejoindre la Grèce avec sa famille et tant d’autres réfugiés syriens et d’autres origines. Aux flux migratoires causés par les conflits alimentés par le commerce des armes s’ajouteront ceux encore plus considérables issus du changement climatique causé par le consumérisme.

Communautariser le financement des politiques de l’éducation et la formation, de l’environnement et des affaires militaires reviendrait à mieux valoriser les ressources économiques et renforcer par-là l’action de l’Union européenne dans des domaines prioritaires: l’intégration des Européens et des migrants par l’acquisition et la dissémination du savoir, la préservation durable d’un environnement qui permet aux hommes d’exister et la mise en œuvre d’une politique de défense qui assure la sécurité et la paix des établis et des nouveaux venus. Dans le meilleur des cas, cela reviendrait à refuser la logique des marchands d’armes et de leur clientèle nationaliste, à aspirer à la cohésion par l’enseignement et la recherche, à mieux s’engager pour préserver la planète.

Le charbon et l’acier aujourd’hui, c’est cultiver l’esprit, protéger la nature et limiter l’armement à des fins légitimes. Le défi est comme toujours politique et économique. S’il est bien relevé, il pourrait aussi contribuer à passer l’éponge sur l’ardoise émotionnelle de l’UE, sur ce manque de popularité croissant exprimé par les citoyens pour les acquis communautaires. Après le déficit démocratique, maintenant surmonté avec succès, résoudre le déficit grec dans ce sens permettrait de régler le déficit des bons sentiments pour l’Europe de l’avenir, susciter un battement de cœur pour un monde meilleur.

Christophe Germann, avocat et chercheur.

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