D’Istanbul à Cordoue

Sainte-Sophie, Istanbul, juin 2020. — © MURAD SEZER/REUTERS
Sainte-Sophie, Istanbul, juin 2020. — © MURAD SEZER/REUTERS

Les médias se sont largement fait l’écho du retour à l’islam de la basilique Sainte-Sophie. Les personnes soussignées souhaitent aller au-delà de ces réactions immédiates. Particulièrement sensibles à cet événement parce que engagées dans le dialogue interculturel, elles n’ont pu s’empêcher de tracer un parallèle entre la mosquée-cathédrale de Cordoue et la basilique byzantine d’Istanbul.

Les deux édifices sont inscrits au patrimoine mondial de l’humanité. Nés du génie artistique de créateurs chrétiens et musulmans, ils sont avant tout les témoins du caractère sacré d’un culte. Lorsque le cours de l’histoire a modifié l’affectation religieuse de ces lieux, leur dimension spirituelle n’en a pas moins été conservée. On peut dire qu’en transformant Sainte-Sophie en musée, Mustapha Kemal Atatürk a dérogé à cette tradition et qu’aujourd’hui, en la rendant au culte musulman, les autorités turques y reviennent. Il est intéressant de noter que, quels qu’aient été ses avatars, Sainte-Sophie n’a jamais cessé de conserver le nom rappelant sa destination sacrée.

L’Alliance des civilisations

A Cordoue, la Mezquita – mosquée construite sur les ruines d’un temple romain et d’un sanctuaire chrétien – a subi aux XIIIe et XVIe siècles des modifications importantes de son architecture pour être transformée en cathédrale. Plus sagement, l’architecture de Sainte-Sophie – église chrétienne pendant plus de 1000 ans – a toujours été conservée mais une partie de sa décoration intérieure a été camouflée lorsqu’elle est devenue – ou redevenue – musulmane.

A Sainte-Sophie, la première prière du vendredi a eu lieu le 24 juillet 2020. C’était la veille du jour où, comme chaque année, l’Eglise catholique et les pèlerins de Compostelle célèbrent la fête de saint Jacques le Majeur. Saint Jacques l’apôtre, dont la figure a été instrumentalisée au Moyen Age pour les besoins de la reconquête par les souverains chrétiens de la péninsule Ibérique, sous domination musulmane depuis le VIIIe siècle. Saint Jacques, utilisé comme Matamoros (tueur de Maures) en Espagne, reconverti en Mataindios par les conquistadors de l’Amérique latine et, plus tard, appelé au secours par Charles Quint pour combattre les Turcs en Pologne.

La dimension sacrée de leurs religions a rarement préservé les humains des guerres interreligieuses et même fratricides. Que les lieux de culte soient eux-mêmes instrumentalisés ne peut donc surprendre. Mais nous partageons la conviction que l’humanité est capable de progresser. L’Alliance des civilisations, lancée officiellement le 14 juillet 2005 par M. Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, en est un exemple. L’idée, proposée à l’Assemblée générale par le premier ministre espagnol José Luis Zapatero en réaction à l’attentat terroriste de mars 2004 à Madrid, avait été soutenue immédiatement par le premier ministre turc M. Recep Tayyip Erdogan. Ils furent rejoints par la suite par de nombreux Etats du monde entier.

Lieux de prière et de paix

Dans l’édition numérique de La Libre Belgique du 24 juillet dernier, M. Michel Lastschenko, ambassadeur honoraire de Belgique, a fait une proposition inspirée par le même esprit de fraternité et de paix. Il suggère que, en dépit de sa nouvelle affectation, la basilique Sainte-Sophie continue à accueillir des célébrations chrétiennes dans l’une de ses chapelles. Cette proposition, nous la soutenons de tout cœur. Car elle va dans le sens de notre rêve de transformer certains grands sanctuaires inscrits par l’Unesco au patrimoine mondial en des lieux de prière et de paix.

Mais nous souhaitons faire un pas de plus. Nous voulons solliciter le soutien d’autres citoyens de l’Europe et du monde pour présenter au gouvernement espagnol et à l’Eglise de ce pays la proposition suivante:

1) faire en sorte que, dans un premier temps, les personnes de tradition musulmane de passage à Cordoue soient autorisées à se recueillir à tout moment dans la Mezquita,

2) définir avec leurs homologues turcs les conditions dans lesquelles la Mezquita et la basilique Sainte-Sophie seraient en mesure d’accueillir de manière permanente les deux cultes dans le respect de leurs rituels respectifs.

L’existence de plusieurs sanctuaires, notamment la Maison de la Vierge Marie à Ephèse (Turquie), fréquentés par des pèlerins chrétiens et musulmans, est pour nous un signe d’espoir.

Les signataires: Gabrielle Nanchen, cofondatrice de l’Association Compostelle-Cordoue, Icogne (VS). Louis Mollaret, cofondateur de l’Association Compostelle-Cordoue, Tours (France). Denise Péricard-Méa, historienne, spécialiste de saint Jacques et de Compostelle, Tours (France). André Weill, pèlerin intertraditions, Meylan (France). Jacques Moreillon, président du Forum de Cordoue, Chavannes-de-Bogis (VD).

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