Donner à la Grèce le temps de repartir

Parmi les histoires écrites par Boccace, il y en a une qui concerne Melchisedecco, lequel, lorsque son âne meurt, s’exclame : «Comment ça ? Tu meurs juste maintenant, juste quand je t’avais appris à ne pas manger ?» A presque deux mois de l’entrée en scène du nouveau gouvernement grec, on se demande si ce n’est pas la troïka européenne elle-même qui devrait arriver aux mêmes conclusions que Melchisedecco à propos de la Grèce. Si les très clairvoyants dictats des managers de Bruxelles, qui ont déjà provoqué en quatre ans une réduction du PIB de 25%, continuaient, en effet, à être suivis, il n’y aurait plus aucune perspective de sortir de la dette contractée par le pays. Ni maintenant ni jamais. Parce que la Grèce serait simplement défunte, comme l’âne de Melchisedecco mis au régime par son maître. Peut-être aujourd’hui apparaît-il plus clairement à quoi vise la ligne outrancière adoptée par Bruxelles vis-à-vis d’Athènes : elle ne peut plus sortir d’une dette dont tous savent désormais qu’elle est inexigible dans les temps et selon les modalités proposés. L’enjeu est plus élevé et général, clairement politique. Car ce qui s’est passé dans ces deux mois est un fait nouveau, que beaucoup jugent inadmissible : est apparu sur scène un gouvernement qui, pour la première fois en cinquante-huit ans, a eu le courage de dire qu’une Union européenne ainsi faite ne peut pas fonctionner. Sauf si on voulait renoncer à la définir comme une communauté, et régresser vers ce qu’avec plus de franchise on appelait le Marché commun – un marché, justement.

Nombreux étaient ceux qui le pensaient déjà, mais il n’était pas encore arrivé que la question fût mise sur une table de négociation ; et pas par ceux qui hurlent et s’opposent au nom de nationalismes médiévaux, mais par quelques jeunes ministres élevés et formés dans la culture européenne.

Ce dont il est question va, en effet, bien au-delà du problème grec. Cela concerne l’assise qui dès l’origine a été donnée à l’Union par le traité de Maastricht, et jamais corrigée par la suite, ou alors changée en pire : l’idée que l’Europe doive s’appuyer sur le principe de la compétitivité à tout prix, sans qu’on se demande comment elle aurait pu être obtenue. Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, avait proposé un addendum aux critères du traité : prendre aussi en considération comme paramètre l’emploi, donnée essentielle pour mesurer la santé d’une économie. Il ne fut pas écouté, et cette proposition d’un absolu bon sens tomba dans le vide, ne fut jamais accueillie avec conviction ni par les gouvernements de droite ni de gauche. Si bien que, sans ce salutaire ajout, on aboutit à la création d’une cage réglementaire – bâtie sur un rapport PIB/déficit non-supérieur à 3% – à l’intérieur de laquelle tous devaient être enfermés, les pays économiquement avancés et ceux dont l’histoire avait fait qu’ils soient restés plus en arrière. Alors que chacun sait – parce que les pays devenus riches l’ont eux-mêmes expérimenté – que le développement a besoin de dépense, même en situation de déficit. Des Etats-Unis à l’Europe, c’est cela qui a été fait dans le passé.

Voilà ce qu’en définitive la Grèce demande aujourd’hui : donnez-nous les moyens et le temps pour repartir, et donc nous mettre en condition de payer la dette. Et ne continuez pas à proposer des mesures égales pour tous les pays membres – qui ne sont justement pas égaux. Sans un projet stratégique et de longue durée, à quoi attacher les ressources, cet argent jeté sur le marché ne servira à rien.

Le ministre allemand Schäuble insiste sur le fait qu’il y a un problème de moralité : qui a contracté des dettes doit payer. C’est une interprétation qui se prête à de nombreuses observations de fond : qui est responsable de qui ? C’est Tsípras qui doit répondre de la politique insensée de son prédécesseur Samarás parce qu’ils sont grecs tous les deux ? Dans une communauté européenne, ne devrait pas compter aussi la responsabilité de ceux qui sont camarades de parti – le PPE – de l’ex-Premier ministre grec, et qui, en tant que tels, l’ont soutenu jusqu’au bout, et contre toute évidence ? Je crois que les deux garçons sans cravate – indépendamment de la fin qu’aura l’histoire – ont déjà fait une chose utile pour tous : ramener la politique dans la politique européenne. Espérons qu’on ne veuille pas leur faire payer ça. Quelque brèche s’ouvre, cependant. Il y a quelques jours, lors de l’imposant meeting qui s’est tenu à Cernobbio entre économistes et puissants, Varoufákis est arrivé avec 27% d’avis favorables, et, bien qu’il ait été encore plus arrogant que d’habitude, en est sorti avec 39%.

Luciana Castellina, ecrivain et journaliste italienne. Traduit de l’italien par Robert Maggiori.

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