Du 11 septembre au 13 novembre, comment les terroristes ont changé de méthode

Dans une tribune publiée précédemment dans ces pages (LT du 4 décembre 2014), j’avais argumenté que l’organisation Etat islamique (EI) incarne la quatrième phase du terrorisme islamiste qui se caractérise par une organisation à fort pouvoir d’attraction réticulaire au niveau global avec une assise régionale et des relais individuels globaux. Je voudrais ici développer l’évolution des modes opératoires qui a caractérisé le terrorisme islamiste en Europe depuis les attentats du 11 septembre 2001.

Au contraire de ce que pensent de nombreux observateurs, les terroristes sont des acteurs rationnels au sens qu’ils vont toujours favoriser le mode opératoire qui maximise l’effet au meilleur coût. De ce simple postulat, on peut identifier trois types de modes opératoires.

Le premier est caractérisé par un coût élevé avec un impact élevé. Ce fut le mode opératoire qu’Al-Qaïda a poursuivi jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001. Le rapport de la Commission du Congrès américain évalue ainsi à plusieurs centaines de milliers de dollars les coûts de préparation de cet attentat. A la suite de ce dernier, la lutte anti-terroriste se focalisa notamment sur la surveillance des flux financiers et des sources de financement des terroristes. Cette approche eut un certain succès mais les terroristes s’adaptèrent en réduisant les coûts de leurs opérations afin de ne plus être traçables.

Cette adaptation a donné naissance à deux modes opératoires. Le premier est celui qui se caractérise par un faible coût et un impact limité. Les attaques de type loup solitaire ou d’individus isolés en sont des illustrations. Avec le renforcement de la coopération et des mesures antiterroristes à la suite des attentats de 2001, de Madrid (2004) et Londres (2005), l’Europe connut alors une vague d’attentats commis par des individus isolés bien que certains liés à la mouvance djihadiste. Ce fut par exemple le cas de Mohamed Merah à Toulouse, Mehdi Nemmouche à Bruxelles ou plus récemment Yassin Salhi en Isère. A l’exception du massacre d’Utoya en Norvège, ces attentats sont cependant de portée limitée ce qui n’est pas le cas du troisième mode opératoire qui se caractérise par un faible coût mais un impact important. Ce dernier est atteint le plus souvent grâce à des attentats suicides ou des tueries de masses aux explosifs ou aux armes automatiques. Ces actions sont le plus souvent le fruit de petits groupes, quatre à dix personnes comme lors des attentats de Madrid, de Londres et ceux de Paris. Ces attentats ont tous mené à des modifications drastiques des politiques de sécurité interne et étrangère des Etats ciblés.

Au contraire des années 2000 où Al-Qaïda ne pouvait compter que sur un nombre restreint de fidèles, l’EI, grâce à son recrutement en masse de combattants européens, dispose d’un vivier très important pour conduire des attaques à faible coût et à impact élevé. La masse garantit notamment une assise territoriale plus importante en Europe, que ce soit à travers les djihadistes qui y retournent ou à travers leur réseau personnel sur place. Il est donc fort probable que des attaques similaires à celles de Paris se répètent dans le futur. Les tentatives avortées de vente de matériel nucléaire à l’EI en Moldavie ou son utilisation récente de gaz moutarde en Syrie pourraient y ajouter une dimension plus catastrophique encore.

De ce constat alarmiste se pose la question de la réponse à apporter à ce défi stratégique. Du fait du changement paradigmatique que représentent les djihadistes de l’EI en Europe, les politiques antiterroristes devraient se concentrer sur trois aspects – ou trois R. Le renseignement est la clé de voûte de cette lutte. Tout comme les attentats du 11-Septembre, il apparaît déjà que les services français et belge avaient des informations sur les terroristes de Paris mais que celles-ci n’ont pas été partagées ou pris en compte. Améliorer la coopération internationale des services de renseignement est crucial. De même, investir dans l’analyse de l’information et dans le renseignement humain et non seulement électronique permettra de rattraper en partie nos lacunes passées.

Deuxièmement, la réactivité doit être maintenue à un niveau maximal. Ceci implique une coopération quasi fusionnelle entre les différents services de sécurité et les services de secours au sens large. Enfin, du fait de l’inéluctabilité de prochaines attaques, la résilience non seulement des services de l’Etat mais de manière plus importante de la population doit être renforcée. Cette dernière doit intégrer et accepter que le risque zéro n’existe pas et qu’une attaque aussi tragique qu’elle soit ne doit pas être la source de la remise en questions de nos principes démocratiques et de nos valeurs.

Jean-Marc Rickli, professeur assistant au département d’études de la défense à King’s College, Londres.

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