Du Chiapas à Calais, à chacun ses réfugiés

Quand il s’intéresse aux débuts de la mondialisation, qui démarre en Europe au XVIe siècle, l’historien du monde global est forcé de s’interroger sur la façon dont l’individu pouvait prendre conscience des transformations du monde qu’il découvrait. Rares alors sont les esprits qui, tel le dominicain Bartolomé de Las Casas (1474-1566), sont en mesure de comprendre que la clé de l’Amérique indigène, décimée par les Espagnols, se trouve dans l’Afrique mutilée par la traite des Noirs.

Aujourd’hui, alors que cette mondialisation atteint des sommets, on est frappé du hiatus qui existe entre des réalités de plus en plus planétaires et la perception de tout un chacun. On a souvent le sentiment que plus le monde se globalise et plus les opinions engluées dans leurs «affaires de famille» tardent à accepter que la planète soit désormais notre trame naturelle, aussi bien économique que politique ou religieuse.

Le spectacle des journaux télévisés au Brésil, la 9e puissance économique mondiale, est de ce point de vue éloquent. Exceptionnellement le reste du monde – en l’occurrence un flash sur les élections américaines – fait une brève apparition noyée dans des journaux essentiellement consacrés à la situation intérieure et aux dernières attaques lancées contre le Parti des travailleurs. Difficile à ce train de savoir s’il a jamais existé une Amérique latine.

Il faut être attentif si l’on veut récupérer au vol un minimum d’informations sur deux pays pourtant limitrophes : la Colombie, qui a refusé l’accord de paix avec les Farc, ou le volcan vénézuélien au bord de l’explosion. Mais l’Argentine, aussi voisine et gros partenaire économique, n’est pas mieux traitée. Sur le Mexique, l’autre géant de l’Amérique latine, silence radio.

Pendant ce temps, sans cesse des mondes jusque-là sans liens se connectent entre eux. Comme cette Amérique des réfugiés haïtiens. La presse mexicaine commence à s’inquiéter des milliers de réfugiés qui squattent la Basse-Californie et s’entassent dans les cités frontière de Tijuana et Mexicali dans des conditions extrêmement précaires. Leur nombre pourrait atteindre la trentaine de milliers dans les mois à venir. Ces réfugiés ne viennent en fait pas de Haïti mais de bien plus loin vers le sud, du Venezuela, du Chili et du Brésil.

Depuis que les soldats brésiliens ont aidé les Haïtiens à se relever des décombres après le séisme de janvier 2010, s’est amorcée une émigration vers le pays, alors encore en plein essor, du président Lula da Silva. En 2011, les premiers Haïtiens arrivent en Amazonie : partis en avion de Port-au-Prince, à Quito (Equateur), pour continuer à travers la jungle amazonienne jusqu’à l’Etat brésilien de Rondônia et vendre leur force de travail dans les usines hydroélectriques du Rio Madeira. Et voilà l’Amazonie renvoyée à son rôle de sempiternel Eldorado sans qu’on sache trop si cet Eldorado profite aux réfugiés, aux entrepreneurs brésiliens ou aux pasteurs des sectes évangéliques qui font salle comble.

Mais depuis, la crise économique a frappé le Brésil, et les Haïtiens, en quête d’un nouveau refuge, s’efforcent de gagner les Etats-Unis en remontant l’interminable continent. Au Mexique, ils se retrouvent mêlés à des Africains du Congo, du Ghana et du Sénégal. D’après les chiffres officiels plus de 7 000 Africains auraient passé la frontière au Chiapas cette année.

La région, on s’en souvient, a eu son heure de gloire médiatique il y a vingt ans avec le sous-commandant Marcos, leader de l’Armée zapatiste de libération nationale. Mondialisation oblige, jadis théâtre d’un soulèvement local dans un cadre national, le Chiapas est devenu un passage obligé entre le Brésil, l’Afrique et les Etats-Unis.

Mais, en septembre, les Etats-Unis se sont fermés aux Haïtiens et ces derniers se retrouvent coincés à la frontière où ils sont désormais la proie des mafias locales et internationales. Ce drame en dit plus sur le tramage du monde qui s’opère partout que nos vieilles querelles locales et nationales. A chacun ses jungles et ses réfugiés.

Car il n’est pas sûr que les Européens soient plus conscients que les Latino-Américains des redistributions de carte et des enjeux planétaires qui commandent notre avenir.

Au XIXe siècle, les œillères nationales étaient tempérées par une bonne dose de cosmopolitisme, aujourd’hui, elles sont bien oxydées sans que notre regard soit pour autant capable d’embrasser l’Europe entière et moins encore le reste du globe.

L’historien du global n’est pas là pour remplacer le journaliste ni pour commenter l’actualité mais pour aider à construire une globalité du regard. Cette perspective critique s’acquiert en relisant le passé dans un format qui rompe avec le «nous et les autres» et qui explique comment le monde est devenu un ensemble d’unités soudées par des forces globales.

Le processus d’intégration planétaire que nous vivons exige une autre manière d’écrire et d’enseigner l’histoire si l’on veut que cette vénérable discipline échappe à ses caricatures patrimoniales et survive au siècle.

Serge Gruzinski, Directeur de recherche émérite au CNRS, professeur invité à Princeton.


Cette chronique est assurée en alternance par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich, Johann Chapoutot et Laure Murat.

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