Egyptiens, encore un effort !

Une démocratie sans économie libre n’a pas grand avenir. La révolution du Caire, comme toutes les révolutions, a été fondée sur deux exigences : la dignité politique et l’espérance économique. La dignité sera acquise si le régime militaire se résout à accepter une démocratie pluraliste. Cette transition reste incertaine, mais elle est possible : le monde arabe sait ce que sont une Constitution, un Etat de droit, une justice indépendante, une presse libre. Tout cela avait existé avant la vague de nationalisme et de socialisme qui emporta le Proche-Orient dans les années 1950, puis le Maghreb après la décolonisation. Il subsiste en Egypte des partis comme le Wafd qui furent représentatifs et n’ont pas disparu de la mémoire collective, à la manière des anciens partis qui se reconstituèrent en Europe de l’Est après les révolutions de 1989. Les Frères musulmans, dont Moubarak – et ses soutiens occidentaux – firent un épouvantail, deviendront l’un de ces partis, certainement minoritaire.

Mais l’espérance ne pourra être fondée que sur une autre métamorphose, économique, plus incertaine encore, car elle atteindrait les intérêts matériels directs des dirigeants militaires et des bureaucrates toujours aux commandes. Actuellement, un tiers de la production égyptienne est publique, l’héritage du socialisme nassérien, un tiers est contrôlé de manière privative par l’état-major des armées. Ces deux tiers sont protégés par des monopoles ou des règlements qui garantissent une rente pour les propriétaires et les opérateurs, mais une inefficacité certaine pour la société dans son ensemble. Il reste un tiers de l’économie, privée mais souvent informelle, une économie de subsistance, peu créatrice d’emplois.

L’absence de droit bloque tout progrès : il faut, en Egypte, cinq cents jours de démarches administratives pour ouvrir une boulangerie ; 92 % des Egyptiens n’ont aucun titre légal sur leur habitation, ce qui, de fait, leur interdit l’accès au crédit. En clair, sans libéralisation et privatisation, l’économie égyptienne continuera à stagner : rappelons que, pour l’instant, les seules recettes à l’exportation proviennent du canal de Suez (droits de péage), du tourisme, qui n’est pas une ressource infinie, et de l’aide américaine.

Cette économie congelée n’offre pas d’avenir aux centaines de milliers d’étudiants des universités du Caire et d’Alexandrie, ceux-là mêmes qui ont accompli la première phase de la révolution. Cette “Lumpen intelligentsia” est actuellement désoeuvrée, ou parquée dans des emplois bureaucratiques mineurs, ou se résout à l’exil. Ce tableau de l’Egypte vaut pour tout le monde arabe : les mêmes idéologies y ont produit les mêmes effets. L’impasse est la même partout : les nuances tiennent à la volonté de répression des régimes ou à leur faculté de redistribution. Mais ces politiques de statu quo ne sont plus durables parce que la révolution égyptienne a fondé un ordre nouveau.

Satisfaire la jeunesse éduquée

La métamorphose économique du monde arabe est-elle envisageable ? Longtemps, nous avons entendu que le despotisme était la seule forme de gouvernement qui convenait au monde arabe : était-ce génétique ou culturel ? Les supporteurs de ce relativisme, pour l’instant, font silence. Voici que resurgit le même stéréotype appliqué à l’économie.

Rappelons que ces trente dernières années ont suffisamment prouvé combien l’économie de marché fonctionnait dans toutes les civilisations : le développement est tributaire de l’Etat de droit et non des cultures locales. L’application des principes de l’économie réelle (droit de propriété, droit d’entreprendre, concurrences interne et externe, monnaie stable) à toute nation pauvre, conduit de manière quasi mécanique à de 8 % à 10 % de croissance : Chine, Brésil, Inde, Turquie.

En Egypte, 8 %-10 %, c’est possible (le rythme actuel est de 5 %) : 10 % est nécessaire, car c’est la seule voie pour absorber l’augmentation de la population en âge de travailler et satisfaire la jeunesse éduquée. En dessous de 10 %, une seconde révolution, tôt ou tard, chassera la première : celle-là pourrait s’avérer plus violente et plus radicalement idéologique ou religieuse. Là encore, ce qui est vrai pour l’Egypte vaut pour le monde arabe.

Par Guy Sorman, écrivain et essayiste.

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