Elections australiennes : rejet des deux candidats par les urnes

Le 21 août 2010 devait avoir lieu le renouvellement de la Chambre des représentants et de la moitié du Sénat fédéral australiens. Ces élections devaient s’inscrire dans le cycle électoral prévu par la constitution australienne, les dernières ayant eu lieu en 2007. Alors qu’en 2007 l’enjeu portait sur la reconduite ou non de John Howard dans ses fonctions, les élections de 2010 revêtent un caractère inédit. Pour la première fois depuis la tenue d’élections dans le pays, le chef du gouvernement, s’il dispose d’une majorité partisane au parlement, n’a pas été explicitement choisi par le corps électoral.

En juin 2010, Kevin Rudd, premier ministre travailliste, avait été évincé par son propre parti suite à la campagne menée contre lui par les entreprises de l’industrie minière. Le premier ministre avait en effet promis d’appliquer à cette industrie le même taux d’imposition qu’à tout autre type d’entreprise dans le pays. Cela devait se traduire par une augmentation du taux de 15 % à 30 %, coûtant aux entreprises concernées l’équivalent de 30 milliards de dollars (environ 20 milliards d’euro). Au prix d’une campagne de communication de 4 milliards de dollars (environ 1,8 milliards d’euro), les géants de l’industrie ont obtenu que le parti travailliste révoque son chef et nomme à sa place sa ministre de l’éducation.

ENJEUX ET THÈMES DE CAMPAGNE

Julia Gillard était ainsi nommée premier ministre du pays qui pour la première fois était dirigé par une femme. Peu après sa prise de fonction devait se dessiner la campagne électorale. Le parti travailliste désormais dirigé par la chef du gouvernement présentait un bilan politique, économique et social encourageant. La réglementation bancaire plus stricte qu’en Europe ou aux Etats-Unis avait permis d’éviter la crise financière. Fort d’un excédent budgétaire sans précédent, et afin de soutenir la consommation dans un contexte de crise économique mondiale, le gouvernement avait offert à chaque ménage 1 000 dollars (environ 660 euro). En parallèle, des fonds supplémentaires devaient être alloués à l’amélioration des services publics.

Julia Gillard proposait dans sa campagne de maintenir son soutien à la croissance et aux services publics. Une nouvelle réglementation sociale plus favorable aux salariés était également promise aux Australiens. Le premier ministre promettait également de renforcer les conditions d’accès des réfugiés et demandeurs d’asile afin de lutter contre les réseaux criminels internationaux.

Tony Abott, candidat du Parti libéral, axait pour sa part sa campagne sur le caractère dispendieux de la politique menée par le Parti travailliste depuis 2007. Le chef de l’opposition dénonçait la réduction des excédents budgétaires et les hausses d’impôts que cela risquerait d’engendrer. A aucun moment de la campagne le candidat ne formulait de programme explicite.

LE 21 AOÛT 2010, SANCTION PAR LES URNES

Au soir du scrutin, les Australiens se trouvent confrontés à une situation inédite : aucune majorité ne se dégage, ni à la Chambre des représentants ni au Sénat. Ceci n’était encore jamais arrivé depuis la tenue des premières élections législatives en 1901. A la chambre basse, le Parti travailliste remporterait 73 sièges et la coalition libérale également. Des négociations avec les quatre élus indépendants de Tasmanie et l’unique représentant écologiste seront nécessaires pour former une majorité de 76 élus.

Dans l’ensemble, le parti travailliste a perdu des circonscriptions phares dans les Etats de Nouvelle Galles du Sud (Sydney) et Victoria (Melbourne), qui lui sont traditionnellement favorables. Pour autant, le parti de Julia Gillard se maintient en Australie du Sud (Adelaide), Etat également traditionnellement favorable. Dans les Etats votant habituellement pour la coalition libérale, cette dernière a sans surprise remporté les sièges.

En perdant une dizaine de circonscriptions, le parti travailliste sort affaibli de ce scrutin au profit des candidats indépendants et écologistes. Combiné à l’absence de majorité, cet état de fait semble sanctionner les deux grands partis et leurs leaders. Il semblerait que les Australiens ont sanctionné un parti travailliste qui avait démis un premier ministre populaire et compétent. Ce dernier ressort plébiscité par les électeurs de sa circonscription de Woolloongabba (Queensland) et les médias. Julia Gillard est en revanche présentée comme l’incarnation d’un parti qui a trahi son chef et le peuple australien. Dans le même temps, l’absence de programme et les attaques personnelles à l’encontre de Julia Gillard menées par Tony Abott et la coalition libérale n’ont pas non plus convaincu les électeurs.

TROIS SCÉNARII DE SORTIE DE CRISE

Au lendemain du scrutin, trois scénarii se dessinent afin de constituer un gouvernement. Une première possibilité reviendrait à constituer une alliance avec les élus indépendants. Ces derniers ayant remporté des circonscriptions en Tasmanie, traditionnellement conservatrices, on peut s’attendre à ce qu’ils s’associent au parti dirigé par Tony Abott. Un deuxième scénario consiste en une alliance artificielle des élus indépendants avec le parti travailliste. Si l’offre de Tony Abott ne satisfait pas à leurs exigences, ils peuvent en réaction accepter celle de Julia Gillard. Dans ce cas, la majorité serait instable et une crise gouvernementale envisageable à moyen terme. Enfin, compte tenu du plébiscite en faveur de Kevin Rudd évincé par son parti en juin dernier, on pourrait imaginer qu’il soit de nouveau appelé à représenter le Parti travailliste et proposer les termes d’une alliance convaincante aux cinq élus indépendants.

Alors que la campagne voyait s’affronter deux candidats relativement jeunes en politique, le scrutin remet en scène un troisième candidat que son parti avait évincé. Aujourd’hui, en absence de majorité, le parlement australien devra choisir entre trois candidats dont deux au sein du Parti travailliste.

Vassili Joannides, professeur à l’Ecole de management de Grenoble et à l’université de technologie du Queensland, Australie.