Elections de mi-mandat : des effets contradictoires sur la politique étrangère américaine?

Les élections parlementaires américaines de mi-mandat ont livré leur verdict, mais pas encore toutes leurs implications concernant la politique étrangère des Etats-Unis. Conquise par les démocrates, la Chambre des représentants n’a qu’une influence partielle en ce domaine. Elle pèse sur les questions budgétaires, et donc sur les dépenses militaires.

Elle peut créer des commissions d’enquête et examinera sans nul doute les accointements particuliers de la famille Trump avec certaines puissances étrangères – la Russie en premier lieu, mais aussi l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe ; les complaisances qui semblent en avoir découlé ; les possibles connivences électorales avec Moscou ; et le meurtre de Jamal Khashoggi, pour n’en mentionner qu’une poignée.

Le reste, et en particulier la nomination d’ambassadeurs et l’approbation des traités, relève du Sénat, resté, lui, en de solides mains républicaines. Cependant, ces élections auront des conséquences sur le regard porté par le reste du monde sur les Etats-Unis, et, partant, sur la politique que le reste du monde adoptera pendant les deux années restantes de ce mandat présidentiel. Car, à tort ou à raison, et en l’absence d’un autre baromètre grandeur nature, chacun cherchera à interpréter les résultats de ce 6 novembre comme une indication sur les chances de réélection du président Trump en novembre 2020.

Prochaine échéance présidentielle indécise

Trois enseignements sont à retenir pour commencer.

D’abord, prédire le dénouement de la prochaine échéance présidentielle à partir du résultat des élections à mi-mandat est une science on ne peut plus inexacte. Barack Obama s’est fait réélire deux ans après que les démocrates ont été pulvérisés lors des midterms, pour ne citer que le dernier exemple en date. Et puis, Donald Trump peut tirer satisfaction, et même confiance, du fait d’avoir renforcé sa mainmise sur le Sénat, indice de sa popularité indemne dans une certaine Amérique.

Il n’empêche : avec leur franc succès à la Chambre des représentants, les démocrates sont assurés que le président ne contrôlera plus l’agenda politique et que les vingt-quatre mois à venir seront dominés par leurs investigations ainsi que par le rapport à venir de Bob Mueller, tous deux mettant l’accent sur les malversations et les entraves à la justice commis par le président et les siens. Cela pourrait éventuellement nuire à ses chances en 2020.

Ensuite, ce résultat électoral hybride peut avoir des effets contradictoires sur la politique étrangère du président. Les démocrates pouvant dorénavant restreindre son champ d’action en politique intérieure, c’est à l’extérieur que Donald Trump cherchera peut-être à marquer des points en faisant preuve d’agressivité et non de retenue. Ceux qui espèrent qu’il sera en position de faiblesse après avoir perdu le contrôle de la Chambre pourraient s’en trouver surpris. Et les risques de conflit pourraient s’en trouver aggravés.

Enfin, si le phénomène Trump est unique en son genre, la dynamique profonde qui a en partie permis son élection ne l’est pas. L’Amérique est lasse des interventions extérieures, meurtrie par son double échec afghan et irakien. Elle s’est convaincue qu’elle a trop investi – en moyens militaires mais aussi financiers – chez les autres, et que le reste du monde en a trop souvent profité à ses dépens. L’influence américaine dans l’arène internationale décroît, résultat de cette lassitude et de cette conviction, mais aussi du déclin historique d’une superpuissance devenue hyperpuissance désormais contestée par d’autres.

Trump, un phénomène très particulier

Par son rejet de tout multilatéralisme et son adhésion à un nationalisme étroit et intolérant, Trump est un phénomène très particulier. Mais il est au fond l’expression exagérée, outrancière et quasi caricaturale de tendances qui le précèdent et qui sans doute lui survivront. Avec ou sans lui, le monde, et l’Europe en particulier, devra réfléchir à la façon de gérer les affaires dans une ère où la puissance américaine perdurera mais s’exercera de manière différente. Pour les gouvernements qui auront parié lourd sur le président américain se pose maintenant la question de savoir si l’heure du recentrage est venue.

C’est le cas notamment de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et d’Israël. Tous trois se sont alignés non seulement sur l’administration américaine, mais sur Donald Trump en particulier, le comparant ouvertement et favorablement à son prédécesseur, au sujet duquel ils ne cherchent plus à dissimuler leur intense inimitié. Ce faisant, ils se sont attiré l’hostilité croissante de la base démocrate, qui ne supporte pas leur appui d’une intensité inhabituelle à un président qu’ils honnissent avec une ferveur également inaccoutumée.

L’affaire Jamal Khashoggi place l’Arabie saoudite dans une position particulièrement délicate, tant le meurtre du journaliste du Washington Post a scandalisé les dirigeants démocrates et les a amenés à mettre en cause les liens étroits qui lient les deux pays.

A l’issue de la décision partagée du 6 novembre, on doit se demander à Riyad, comme à Abu Dhabi et à Jérusalem, s’il serait maintenant prudent de rééquilibrer leur politique afin de minimiser le risque que l’arrivée possible d’un président démocrate à la Maison Blanche en janvier 2021 ne se traduise en une réévaluation par le bas des liens bilatéraux. Ils pourraient, par exemple, tendre la main aux démocrates et ajuster leurs politiques de manière à ne pas (trop) brusquer les électeurs démocrates (en finir avec la guerre au Yémen serait un bon début).

Calcul également délicat pour les pays qui sont au milieu de négociations tout aussi délicates avec les Etats-Unis (Union européenne, Chine et Corée du Nord). Vu le doute entretenu quant au sort de Donald Trump en 2020, ils ont plusieurs approches possibles. Ils pourraient tenter de conclure rapidement les pourparlers en cours pour ne pas avoir à subir des pressions économiques américaines durant les prochaines années. Ou bien, au contraire, durcir leur position, prenant le pari qu’un président aux mains ligotées sur le plan intérieur aura besoin de succès diplomatiques afin de parfaire son bilan. Ou bien encore attendre et espérer négocier avec un successeur vraisemblablement plus prévisible et traditionnel.

L’Iran, un cas à part

L’Iran, dans un troisième groupe, fait quasiment bande à part, car il se trouve dans la ligne de mire d’une administration dont la politique au Moyen-Orient est presque entièrement dérivée de son agressivité à l’égard de la République islamique. Avec son retrait de l’accord nucléaire, le fait d’avoir réimposé des sanctions secondaires, et son objectif à peine (et mal) dissimulé d’un changement de régime, les Etats-Unis placent Téhéran devant plusieurs options. L’iran pourrait-il riposter du tac au tac, violer lui aussi l’accord en remettant en marche son programme nucléaire, quitte à faire face aux sanctions européennes qui, inévitablement, s’en suivraient?

Répliquer de manière asymétrique, en donnant le feu vert aux milices chiites en Irak ou à ses alliés en Syrie pour menacer les soldats américains présents dans ces deux pays, ou en encourageant la rébellion houthiste, au Yémen, à s’en prendre à la libre navigation dans les eaux du Golfe ? Ou bien encore choisir de faire le dos rond, compter sur l’Europe, la Chine, la Russie et d’autres pays pour amortir le choc des sanctions américaines, et attendre que la tempête passe ?

Un net succès républicain le 6 novembre aurait sans doute renforcé les risques que l’Iran opte pour l’un des deux premiers scénarios. Une franche victoire démocrate aurait au contraire rendu plus probable le troisième.

En effet, deux ans à attendre une réorientation de la politique des Etats-Unis et son possible retour dans l’accord nucléaire est une chose. Attendre six ans en est une autre. Au vu du résultat équivoque des élections de mi-mandat de 2018, le bras de fer iranien entre forces plus pragmatiques et forces plus conservatrices sur l’orientation à suivre continuera sans doute, avec comme arbitre l’Europe et ses efforts pour convaincre Téhéran de respecter l’accord nucléaire et de freiner ses ambitions régionales.

Au soir de son élection, il y a deux ans, les acteurs étrangers pouvaient s’attendre à ce que Donald Trump soit un président singulier. Avec le temps, ils ont dû s’adapter à un président imprévisible et impétueux. Les conclusions ambiguës du 6 novembre leur lèguent un président dont les mains sont désormais moins libres en politique intérieure, mais dont la singularité, l’imprévisibilité et l’impétuosité en politique étrangère persisteront indiscutablement.

Robert Malley, President & CEO.

Originally published in Le Monde

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