Elections européennes : une opinion publique fragmentée dans un « nouvel âge des incertitudes »

Les prochaines élections européennes constitueront un moment démocratique essentiel. Le contexte dans lequel auront lieu ces élections met en évidence des défis dont les réponses pourront être – en partie au moins – forgées par des choix législatifs et budgétaires de la prochaine législature européenne. Les rapports de force partisans qui découleront de ce scrutin impacteront non seulement l’agenda de la future Commission, mais plus largement l’orientation de la politique européenne à l’horizon 2030.

Dans ce contexte, les citoyens expriment un intérêt accru pour les prochaines élections européennes sous les effets des crises récentes et aussi d’une forme de « normalisation » de la vie politique européenne. Ils expriment des préoccupations et des attentes qui constitueront des priorités politiques au cœur de leur demande démocratique : inquiétude et pessimisme très fort sur le plan socio-économique du fait de l’inflation et de la stagnation de l’activité qui ont résulté de la crise énergétique ; défense de leur pouvoir d’achat, de leur santé, lutte contre le changement climatique, défense de leur sécurité, immigration et asile qui figurent actuellement en neuvième position parmi les priorités identifiées (en troisième position en France).

Biens communs. Face au retour de la guerre sur le continent européen, aux tensions diplomatiques et commerciales entre les Etats-Unis et la Chine, mais également à l’urgence climatique et à l’accélération des transformations technologiques, énergétiques et numériques, les Européens prennent conscience de la nécessité de renforcer la coopération européenne dans ces domaines. Sur la longue durée, les enquêtes d’opinion montrent qu’il existe un fort soutien de l’opinion publique en faveur de politiques européennes communes dans les domaines touchant à des « biens communs européens » tels que l’énergie et la défense notamment.

Il faut cependant aller plus loin dans la compréhension des attitudes des Européens vis-à-vis de l’intégration européenne. La distinction doit être faite entre l’attachement aux principes de l’intégration européenne (le soutien « diffus ») d’un côté, et les évaluations ou demandes en matière de politiques publiques (ce que l’on appelle le soutien « spécifique »), de l’autre.

Un soutien diffus segmenté selon la nationalité et le statut social

Concernant la première dimension (« soutien diffus »), l’opinion européenne est d’abord segmentée sur le plan géographique. Onze pays sont clairement situés du côté des opinions favorables à l’intégration européenne, par ordre décroissant de soutien : Danemark, Malte, Suède, Irlande, Portugal, Finlande, Luxembourg, Lituanie, Pays-Bas, Lettonie, Pologne. Cinq pays sont situés dans une position intermédiaire, très faiblement situés du côté favorable ou très faiblement situés du côté défavorable à l’intégration européenne : la partie ouest de l’Allemagne, la Croatie, la Roumanie, l’Estonie et la Belgique. Douze pays sont clairement situés du côté des opinions défavorables, par ordre croissant d’opinions négatives : Italie, Hongrie, Bulgarie, République tchèque, Espagne, Autriche, Slovénie, Chypre, France, Slovaquie, Grèce, la partie est de l’Allemagne.

Effet diplôme. Si « l’effet pays » continue de jouer un rôle éminent dans la cartographie du soutien à l’intégration européenne, des facteurs sociologiques puissants produisent des effets qui peuvent être au moins aussi importants que ceux relatifs à l’appartenance à tel ou tel pays. Les données montrent une forte résilience de la fracture sociale que les opinions à propos de l’Europe révèlent habituellement. L’effet diplôme, plus puissant que l’effet d’âge ou de génération, joue un rôle de catalyseur des effets du statut social sur les opinions.

Un soutien spécifique dépendant d’une vision optimiste ou pessimiste de l’économie et de la confiance politique

Concernant la seconde dimension (« soutien spécifique »), l’analyse met en évidence une fracture – amplifiée par les crises de la Covid, de la guerre en Ukraine et de l’urgence climatique – entre les attentes des citoyens vis-à-vis des institutions de l’UE et les évaluations qu’ils font de l’action de ces dernières. Les réponses les plus parlantes qui ressortent de toutes ces demandes, attentes et évaluations montrent que le clivage entre opinions positives et négatives des Européens sur l’UE est fortement structuré par une vision optimiste ou pessimiste de l’économie et par la confiance dans l’action publique nationale et européenne.

Du côté des opinions positives sur l’UE, cela se traduit très clairement par un soutien et une confiance prononcée dans les actions de l’UE pendant et depuis la pandémie de Covid ainsi que par l’approbation des mesures en soutien à l’Ukraine ou des sanctions contre la Russie. Lorsque l’on demande aux Européens les plus favorables à l’intégration européenne quels sont les problèmes les plus importants auxquels leurs pays doivent faire face aujourd’hui, ils citent en tête « l’environnement et le changement climatique », « le logement », « le système éducatif » et « la situation internationale ». Ils expriment également un fort soutien pour davantage d’intégration européenne dans de nombreux domaines.

A l’opposé, les Européens les plus défavorables à l’intégration européenne sont pessimistes sur l’avenir économique de leur pays et de l’UE, mais sont avant tout caractérisés par leur très forte opposition au soutien de l’UE à l’Ukraine et insatisfaits de ses actions lors des grandes crises, comme la pandémie de Covid. L’absence de soutien à l’intégration européenne et aux actions de l’UE en faveur de l’Ukraine interagit avec une attitude de doutes sur le changement climatique et les politiques publiques de la transition écologique.

Une typologie des opinions qui révèle un clivage autour du sens de l’intégration européenne

En croisant les dimensions de soutien « diffus » à l’UE et les dimensions de soutien « spécifique », on peut dégager une typologie des opinions sur l’intégration européenne, qui distingue cinq catégories ou « classes » d’Européens.

Une première « classe » représente 10 % des Européens : il s’agit de ceux qui sont très favorables à l’intégration européenne. La seconde « classe » regroupe 48 % des Européens, ceux qui ont une opinion assez positive vis-à-vis de l’UE. La troisième « classe » regroupe 10 % des Européens que l’on peut qualifier « d’indifférents » ou n’ayant pas d’opinions très structurées sur l’UE. La quatrième « classe » regroupe 26 % des Européens qui partagent des opinions « assez négatives » sur l’UE. Enfin, la cinquième « classe » regroupe 6 % d’Européens « très négatifs » sur l’UE.

Si l’on répartit ces cinq « classes » entre opinions positives, ambivalentes et négatives, on obtient : 58 % d’opinions positives, 32 % d’opinions négatives et 10 % d’opinions ambivalentes, mais dont l’ambivalence est d’une tonalité plutôt négative sur l’UE. La répartition par pays de ces cinq catégories montre de très importants contrastes géographiques et nationaux ; l’importante segmentation nationale des opinions sur l’intégration européenne ne peut simplement renvoyer à une segmentation sociologique.

Ces données montrent toute la difficulté à créer du consensus entre Européens sur la signification qu’ils donnent à l’intégration européenne : non seulement le soutien à l’égard de l’UE est différencié sociologiquement et nationalement, mais plus fondamentalement encore, il est clivé sur le sens donné à l’intégration européenne. Dans cette perspective, définir les conditions de possibilité de nouveaux compromis politiques pour donner un cap à l’action européenne face aux crises actuelles et apporter des réponses aux attentes et aux craintes des citoyens constitue l’une des questions clés des élections européennes à venir, véritable moment politique de confrontation démocratique entre les différents projets politiques en compétition pour l’Europe.

Bruno Cautrès est chercheur CNRS au Cevipof, enseignant à Sciences Po. Thierry Chopin est conseiller spécial de l’Institut Jacques Delors, professeur invité au Collège d’Europe (Bruges). Ils sont auteurs de l'étude Elections européennes : répondre aux attentes d’une opinion publique fragmentée dans un « nouvel âge des incertitudes », réalisée conjointement par le Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po) et l’Institut Jacques Delors.

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